Par Roger CADIERGUES le 04 Juillet 2019
Voici donc cette semaine la suite du sujet de la semaine dernière concernant la situation caniculaire que nous avons vécu cet été.
En dehors des solutions dont j'ai parlé la semaine dernière, parfois de circonstance, que peut-on faire pour le futur ?
Il s'agit, tout simplement, de prévoir des équipements simples mais valables, ce qui n'est pas tout à fait le cas aujourd'hui. Pour cela, je suggère de distinguer les centres d'accueil de personnes âgées d'une part, et les hôpitaux (et cabinets médicaux) d'autre part.
Que peut-on faire dans les centres d'accueil de personnes âgées ?
A mon avis il suffirait d'équiper d'un climatiseur l'une des salles de repos de chacun de ces centres, une salle où les personnes âgées (et le personnel parfois) pourraient se reposer deux ou trois heures, le soir de préférence. Le coût est loin d'être prohibitif, surtout si le climatiseur est rarement utilisé.
Que peut-on faire dans les hôpitaux ?
Il faut arrêter d'utiliser de mauvais arguments pour justifier le fait que la climatisation ne soit pas installée. Le coût, surtout si la climatisation en cause ne concerne que certains locaux d'accueil ou de repos bien choisis, n'est pas un motif de refus suffisant.
Le second paramètre auquel il est fait allusion est le manque de "spécialiste" français.
Ce n'est malheureusement pas un défaut isolé, ni français. C'est un manque universel, valable dans presque tous les pays développés, et qui ne concerne pas que la canicule. Nous verrons plus loin que les Etats-Unis constituent assez souvent, par leur taille et leurs besoins, une relative exception, mais le défaut est partout évident lorsqu'il s'agit de thèmes jugés "vieillots", l'action physiologique des températures élevées en étant aujourd'hui un exemple.
Il est bien évident que cette affirmation d'un "manque" de spécialiste est difficile à accepter.
Hélas, la situation n'est pas nouvelle. Je l'ai connue en 1987, alors que la Direction de la Santé, au dernier moment, a été obligée - pour répondre à une demande de l'Organisation Mondiale de la Santé -de désigner un "spécialiste marginal" (votre serviteur) pour répondre au sujet posé : "à partir de quelle température extérieure faut-il, en hiver, intervenir pour abriter les sans-domiciles ?" La réponse fut effectivement apportée. Elle était nécessaire face à un accroissement brutal de la mortalité en Roumanie, atteinte par un vague de froid sévère à cette époque. Aujourd'hui il ne s'agit pas de grands froids, mais de canicules, mais le manque de "spécialiste" reste néanmoins un obstacle.
C'est sans doute la raison pour laquelle notre Ministre de la Santé a cru nécessaire de faire appel à un spécialiste américain ?
La structure consultée est le Centre de Référence des Maladies situé à Atlanta (CDC : Center for Diseases Control). C'est un centre de très grande valeur, mais le sujet sort un peu de son rôle. Il est manifeste, toutefois, que le spécialiste consulté - le docteur McGeehin - a fort bien synthétisé les précautions actuelles prises dans certaines villes des USA.
Malgré les indications du docteur McGeehin - très pertinentes - je ne crois pas qu'on puisse se limiter à dire (avec un flou manifeste) que les autorités doivent "alerter" ?
Outre le fait que le sujet se prête mal à la définition d'un seuil (voir les cafouillages des villes américaines à ce sujet), la mise en alerte ne peut être qu'une précaution insuffisante. Je propose donc, qu'en premier lieu on revienne à ce que nous savons du sujet. Notons d'abord que pour exploiter ces connaissances il faut faire attention aux deux paramètres suivants.
- En climat chaud chaque sujet s'adapte à la chaleur, le phénomène d'adaptation durant quelques semaines. Dans nos climats cette phase d'adaptation n'existe pas, surtout au début de l'été.
- Le risque essentiel des grandes chaleurs est la fatigue vasculaire, cardiaque en particulier, moins bien supportée par les sujets âgés.
Possède t-on des données sur ce dernier risque ?
A mon avis la référence la plus importante date de 1942-43, portant sur des sujets jeunes (des militaires) transportés (sans adaptation préalable) dans des climats chauds, et parfois humides. Les décès en résultant sont reportés sur la figure 8.1. Vous y trouverez également les réactions aux ambiances chaudes d'ouvriers exposés pendant une durée limitée ( il s'agit des lignes "ambiance très inconfortable", ou "ambiance intolérable"). Quand on examine les ambiances pour lesquelles des décès se sont produits, alors qu'il s'agit de sujets jeunes, on constate que le risque "ambiances chaudes" est nettement plus élevé qu'on ne le croit couramment. Notez bien, également, l'influence de l'humidité, complètement négligée dans les comparaisons banales récentes.
Possède t-on, également, des données sur les risques liées aux canicules urbaines ?
A ma connaissance ces données sont peu nombreuses, et difficiles à exploiter. Les plus importantes me paraissent correspondre à des villes nord-américaines. Je citerai, pour me limiter à un exemple, le cas de la ville de Los Angeles, qui a connu de très fortes canicules (Heat Waves) en 1939, 1955 et 1963, canicules ayant fait l'objet d'examens particuliers. D'autres villes ont connu des situations analogues, mais les conséquences sont difficiles à en tirer, hors les quelques données suivantes, dues à une étude d'F.P. Ellis (Mortality from heat illness and heat aggravated illness in the United States), qui date malheureusement de 1972, et qui est largement oubliée. Cette étude montre que la mortalité, lors des canicules, augmente en moyenne de 30 %, surtout quand les canicules interviennent tôt en été. La plupart des décès sont d'origine vasculaire (cœur ou cerveau), et touchent plus particulièrement les femmes de plus de 65 ans. D'autres paramètres ont pu être mis en cause, mais les précédents me paraissent essentiels. Ce que je voudrais simplement souhaiter, in fine, c'est qu'on arrête les gros titres, et les comparaisons rapides, et surtout les exigences d'alertes précises, alors que les risques tiennent à de faibles variations de certains paramètres. Voyez la figure suivante si vous voulez vous en persuader.

Légende : sur ce diagramme général, nous avons reporté
(sous forme de points noirs) les circonstances du décès (dû
à la chaleur) de 9 militaires dans des conflits 1942-43. Notez l'influence
de l'humidité qui, durant nos canicules, a rarement dépassé
20 % en humidité relative à 40 °C.. Voyez à quel point
la demande, un peu "utopique", de signaux d'alerte va être difficile
à mettre au point.
Dans notre prochaine lettre, nous reviendrons sur la légionellose, qui a encore fait - ces temps-ci - l'objet d'affirmations douteuses.
Roger CADIERGUES
