Par Roger CADIERGUES le 04 Juillet 2019
Deux correspondants, face aux risques courus avec la légionellose, suggèrent de stériliser l'eau froide, et d'éliminer ainsi les légionelles. Une idée difficilement applicable. Mais qui pose néanmoins le problème plus général de la stérilisation, une technique que l'on peut avoir tendance à systématiser en génie climatique.
Pourquoi être réticent face à la stérilisation, de l'air par exemple, mais aussi de l'eau ?
J'ai, dans une lettre précédente, indiqué que j'avais initié
et piloté (en 1948) une étude sur la stérilisation des
circuits d'air par ultraviolets, étude qui devait déboucher sur
une publication signée par l'auteur de la recherche, Pierre Barrucand.
Il faut bien comprendre qu'à cette époque la technologie était
- comme aujourd'hui d'ailleurs - facilement utilisable. C'était l'époque
où l'éclairage par fluorescence commençait à se
développer. Or au sein d'un tube fluorescent se crée une décharge
produisant du rayonnement ultraviolet (0,25 µ). Il suffit de ne pas recouvrir
le tube de revêtement fluorescent, et de choisir un verre transparent
à l'ultraviolet, pour obtenir un tube "germicide". Deux applications
nous intéressent : la stérilisation de l'air (c'était l'objet
essentiel de l'étude précitée), et la stérilisation
de l'eau. C'est cette dernière technique que nous avons d'abord envisagée
pour répondre, vers 1980, aux premiers défis des légionelles.
J'étais donc, a priori, favorable à de telles solutions. Il nous
reste maintenant à voir pourquoi il nous faut rester prudent.
Quelles en sont les raisons ?
Prenons d'abord le cas de l'air, et des effets néfastes des biocontaminants
que cet air peut contenir. Nous reviendrons ensuite à l'eau.
Il s'agit, dans le cas de l'air, des "bioaérosols" : virus,
bactéries, champignons, protozoaires divers, etc. Les origines en sont
très variées : revêtements, occupants, eaux, etc. Dans les
cas que nous considérons, il s'agit d'abord de légionelles et
d'aspergillus. Les légionelles peuvent provoquer la légionellose
dans les conditions énumérées aux lettres précédentes.
Les aspergillus peuvent provoquer l'aspergillose, surtout dangereuse en ambiance
hospitalière (sujets immunitairement déprimés). L'aspergillose
est rare, mais reste dangereuse, et découle généralement
de soulèvements de sols dus à des travaux. C'est une maladie peu
connue dans nos métiers, mais qui peut exceptionnellement les concerner.
Sachez donc qu'il existe un risque, surtout lors de travaux au voisinage plus
ou moins immédiat de fenêtres ouvrantes ou d'entrées d'air
neuf.
Le cas le plus difficile est celui des particules inertes et des biocontaminants
intérieurs provoquant des allergies. C'est particulièrement important
pour la climatisation.
Vous semblez, cette fois-ci, mettre la climatisation en cause ?
Exactement. Il s'agit, cette fois-ci, non pas de légionellose, mais d'allergies dues - pour l'essentiel - à des biocontaminants microbiens provenant des humidificateurs ou des batteries humides. Encore faut-il que ces contaminants soient en concentrations suffisantes dans l'air.
Comment peut-on savoir que la climatisation est en cause ?
En fait, la plupart du temps, en constatant que les symptômes disparaissent lorsque le sujet en cause n'occupe plus les locaux concernés.
La solution la plus simple ne serait-elle pas de stériliser systématiquement l'air ?
Bien entendu c'est la première idée qui vient à l'esprit, mais c'est une idée dangereuse. Et ce pour les raisons suivantes. Surtout quand nous sommes en bonne santé, nous vivons en cohabitation avec de nombreux microbes, dont certains sont très utiles, sinon indispensables. Il s'agit surtout de bactéries présentes sur la peau, dans le nez, ou dans l'intestin. Certains de ces microbes sont indispensables, soit pour des processus tels que la digestion soit pour contrer l'action de microbes pathogènes. Stériliser l'air reviendrait à les supprimer. Surtout si l'on ne prend pas garde à la technique utilisée.
Qu'entendez-vous par là ?
L'emploi de techniques telles que l'ultraviolet est sûrement défendable, mais l'emploi de produits antibactériens dans l'air, et d'antibiotiques en particulier, est à déconseiller totalement. Bien entendu le cas des hôpitaux, et des centres de réanimation, peut exiger des solutions différentes, mais ne les utilisez pas en dehors de sites bien précis, et médicalement contrôlés.
En est-il de même pour l'eau ?
Pas exactement, car il existe deux cas différents : celui des réseaux d'eau potable, celui des réseaux d'eau non potabilisée. Il existe des techniques bien précises pour les eaux potables, et il n'y a souvent pas lieu d'intervenir en plus. Supprimer, en particulier, les légionelles dans les distributions d'eau potable exigerait des traitements spécifiques, et des réseaux de distribution très propres. Un ensemble dont les coûts financiers semblent avoir jusqu'ici été la source de refus. L'idée de supprimer les légionelles dans l'eau froide n'est donc pas absurde : elle est seulement impraticable, au moins en première approche.
Dans notre prochaine lettre, j'abandonnerai ces sujets afin de répondre à différents correspondants qui se posent des questions sur les actions françaises ou européennes, existantes ou à venir.
Roger CADIERGUES
