Produire 1 million de pompes à chaleur : La communication souligne une fébrilité

Se lancer dans un projet à 1 million de PAC donne des sueurs froides. Pouvoirs publics et industriels doivent trouver les moyens de financer les investissements et de fournir des équipements qui répondent aux enjeux multiples : décarboner et chauffer en promettant une réduction des coûts.

C’est très concrètement un exercice de tous les instants que de vouloir soutenir la pompe à chaleur. Mi-avril, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des finances, et Roland Lescure, ministre délégué chargé de l’Industrie et de l’Énergie, se sont astreints à la tâche d’annonce le plan d’action de production d’un million de PAC à partir de 2027.

Bruno Le Maire

Roland Lescure

Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, des finances et de la Souveraineté industrielle et numérique

Roland Lescure, ministre délégué chargé de l'Industrie et de l'Energie

 Au premier abord, on s’interroge. Pourquoi autant ? Et pourquoi maintenant ? On dirait même, pourquoi si tard ? Après tout, l’engouement pour les pompes à chaleur ne date pas de l’application de la RE2020 et de la crise sur les énergies fossiles. On en parle pour soutenir des discours de décarbonation. Pourtant, en 2003, au lendemain de la canicule du ce début de siècle qui avait tant marqué les esprits par sa durée et sa mortalité, les installateurs s’étaient trouvés à court de stocks, et des marques réputées ne mégotaient pas pour communiquer sur les arrivages de climatiseurs par avions cargos plutôt que d’attendre les porte-conteneurs durant des semaines. Au diable le CO₂. Et à ce moment-là, les industriels à qui on posait la question de savoir s’il n’était pas temps de développer une industrie nationale se gaussaient d’une telle naïveté : il suffisait de puiser dans la production asiatique très en avance en termes de recherche et développement et d’unités de production.


Décarbonation et électrification des usages

Le contexte a radicalement changé durant ces vingt dernières années. Les maîtres-mots sont devenus décarbonation et électrification des usages. L’abandon progressif des énergies carbonées est affirmé depuis plusieurs années, et c’est pratiquement au pied du mur que s’organise le défi à relever.

Ce défi se développe dans plusieurs dimensions. Il est à la fois technique, énergétique, industriel, mais aussi économique et sociale. À dire vrai, tous ces points passent certainement avant les arguments environnementaux qui sont pourtant plus souvent mis en avant.

Les quelques 31 millions de logements consomment chaque année environ 475 TWh d’énergie, dont 160 TWh d’électricité et 130 TWh de gaz ; l’industrie consomme 280 TWh d’énergie, dont 105 TWh d’électricité, 95 TWh de gaz et 25 TWh de pétrole ; le tertiaire consomme 265 TWh, dont 135 TWh d’électricité et 68 TWh de gaz. Ce qui signifie clairement que, dans tous ces domaines, l’électricité dispose d’une importante marge de développement pour les décarboner. Cette « conversion » tous azimuts explique le besoin d’un tel volume de pompes à chaleur nécessaire et le chiffre symbolique d’un million. Ce qui est très estompé dans la communication gouvernementale.

Projet production 1 million de PAC

Se lancer dans un projet à 1 million de PAC en France


Une communication dithyrambique à modifier d’urgence

Tout au contraire, les ministres en visite sur les sites de production semble « coller » aux arguments de la filière PAC sortis des plaquettes du lobby « Climatisation et développement » des années 90 : faible consommation et rendement élevé, réduction des factures d’énergie, équipement aux vertus environnementales, création de nouvelles activités … Là-dessus, les communicants du gouvernement plaquent un discours classique sur la balance commerciale, la souveraineté énergétique et, évidemment, l’horizon d’un leadership européen.

Pour soutenir ce virage industriel, depuis la fin de l’année 2023, huit mesures sont en cours d’application pour structurer l’activité (voir la communication 1768 du gouvernement).

Globalement, il s’agit d’aider par une prise en charge des investissements par la collectivité – des crédits d’impôts, des appels à manifestation d’intérêt et appels à projets – quitte à doublonner. On parle de la création d’un centre d’expertise des pompes à chaleur … Du Costic au Cetiat en passant par le laboratoire d’EDF qui a développé une PAC haute température, est-ce bien nécessaire ?

Par ailleurs, la liste des industriels présentés dans la communication du gouvernement fait l’impasse sur quelques références : on peut citer YORK à Nantes-Carquefou, SDEEC dans l’Hérault, l’autre breton Thereco …

Pour ce qui est de la recherche et développement, le savoir-faire en industrie ne semble pas en retard. En témoignent les prises de parole et exposés des industriels eux-mêmes lors des rencontres Fire organisés tous les ans par le Cetiat et Allice (Alliance Industrielle pour la Compétitivité et l’Efficacité Énergétique).

On peut aussi, pour ce qui concerne le secteur agro-alimentaire, citer le Pôle Cristal de Dinan qui rassemble à la fois des thermiciens et des parties prenantes (constructeurs d’installations industrielles et industries agro-alimentaires).

Là où le besoin est plus net est le résidentiel collectif. Mais dans ce domaine aussi des démarches ont déjà été entamées. On peut cependant citer le travail de la start-up Arkeon, présente sur EnerJ-Meeting 2024.


Éviter les contre-références avec les PAC

Comment expliquer les efforts mis en jeu pour la PAC  ? Il faut dire que relancer l’activité des pompes à chaleur demande d’abord de restructurer un pan industriel, ce alors que durant pratiquement quarante ans, l’État a surtout été un accompagnateur de la désindustrialisation.

Par ailleurs, la thermodynamique demande des connaissances techniques plus pointues que celles nécessaires pour un chauffage traditionnel. Et trouver des candidats pour jouer le jeu alors que, là aussi, les lycées techniques et centres de formation manquent d’apprenants. Et tout cela se déroule à la veille d’une échéance cruciale : celle où, RE2020 oblige, les constructions neuves collectives devront adopter les pompes à chaleur.

S’il existe des solutions, elles ne sont pas nombreuses au regard du besoin d’équipement, et d’autre part, des règles d’installation rendent leur usage encore problématique : usage de fluides problématiques en termes de sécurité incendie, bruit des installations.

L’engouement des pouvoirs publics pour la géothermie est justifié en raison de ces points durs, mais la technologie est chère et est limitée aux sites disposant d’un foncier et d’un sous-sol exploitable. En outre se profile aussi la rénovation des installations thermiques collectives avec des pompes à chaleur. C’est le domaine où les difficultés sont les plus nombreuses.

Le risque principal lié au développement des pompes à chaleur, essentiellement en résidentiel, est donc celui de la contre-référence. Les installations sont-elles acceptables dans la plus grande partie des sites ? Les rendements sont-ils au rendez-vous ? Sur ce point, si les industriels sont cadrés par la norme NF EN 14511 sur la performance des générateurs, ils sont aux mains des installateurs qui choisiront le matériel et sa configuration (puissance adaptée au bâtiment, distribution correctement isolée, émetteurs ici aussi adaptés et régulation précise).

Et surtout, quel entretien appliquera-t-on à ces PAC  ? C’est un point aveugle de la thermique en bâtiment, plus en individuel qu’en collectif. Mais qui sera compétent pour le faire et à quel coût ? Cela contera dans l’économie énergétique tant mise en avant. La publication d’un PDF sur le thème « Le vrai du faux sur les pompes à chaleur » montre bien que la culture sur cette technologie est encore balbutiante.

Tout le monde joue gros dans cette histoire. Le gouvernement parce qu’il engage des fonds considérables, et dans un deuxième temps, il doit tirer bénéfice de cette décarbonation très gourmande en électricité pour en faire le marchepied du rééquipement du pays en nucléaire. L’industrie aussi qui retrouve pour l’occasion un thème très positif à afficher après la longue période de désindustrialisation. Et si le biogaz et l’hydrogène venaient jouer les trouble-fête ?


Lectures recommandées

→ Résumé du plan d’action « 1 million de PAC »

#1 | Faire émerger de nouvelles usines de production de PAC en prenant en charge une part importante des coûts d’investissement, à travers le crédit d’impôt investissement industrie verte (C3IV) récemment mis en place, soutenant la création de capacité de production de pompes à chaleur ainsi que de leurs composants essentiels.

#2 | Engager la réorientation de la commande publique et des aides publiques vers les pompes à chaleur françaises et européennes présentant les meilleures performances environnementales, sur le modèle de ce qui a été fait pour les véhicules électriques.

#3 | Simplifier les normes pour faciliter l’installation de pompes à chaleur dans l’habitat collectif.

#4 | Stimuler l’innovation pour développer en France des pompes à chaleur aux plus hauts standards écologiques de demain, grâce à l’élargissement l’appel à projet (AAP) Démo-TASE de France 2030 aux enjeux de cette technologie.

#5 | Accompagner la montée en puissance des métiers de la filière, aussi bien sur les métiers de l’installation, de la maintenance et de la production des matériels.

#6 | Améliorer la confiance du citoyen dans le produit français en augmentant les contrôles liés aux aides et en améliorant la connaissance sur les performances des pompes à chaleur.

#7 | Faire mieux connaitre les solutions pompes à chaleur et améliorer l’accompagnement des professionnels avec la création d’un centre d’expertise de la PAC accessible à tous.

#8 | Développer la pompe à chaleur dans l’industrie.
 

→ Bruno Le Maire et Roland Lescure dévoilent un plan d’action pour produire 1 million de pompes à chaleur dès 2027 → LIEN

→ Plan d’action pour produire 1 million de pompes à chaleur en France → LIEN

→ Le vrai du faux de la pompe à chaleur, pour y voir clair → LIEN

→ Chiffres clés de l’énergie - Édition 2023 → LIEN

Commentaires

  • Jérôme
    1
    25/04/2024

    Bonjour,
    Merci pour cet article.
    Le "vrai/faux" du gouvernement est à lire car c'est un tissu de contre-vérités ; il semble issu d'une documentation commerciale.
    Je trouve cette fuite en avant inquiétante...


  • Pierrick thermi
    0
    30/04/2024

    Pour être un peu plus radical que Jérôme, le "Vrai du Faux" du gouvernement est un tissu d'âneries (je dis tissu parce que dire plusieurs grosses bêtises dans un document aussi court, relève de la "confection low cost").
    - Non, à -8°C une Pompe à Chaleur ne consomme pas 2 fois moins qu'une chaudière gaz et il n'y a pas besoin de descendre à -8°C, en dessous de 2°C on est, pour l'immense majorité des PAC du marché avec un ETAS à peine 105%. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'état continue d'aider les chaudières gaz hybride.
    - Non une chaudière gaz condensation moyen de gamme, ne coûte pas 5000€ installée. Il y a des machines deux services (chauffage et ECS instantanée) fabriquées en France à Nantes dès 1200€ et je ne connais pas un plombier correcte qui facture 3800€ le simple remplacement d'une chaudière. (1/2 journée de travail) ! De plus la comparaison avec une Pac air/air est inepte parce que ce sont 2 moyens de chauffage différents et la PAC air/air ne sait pas faire d'ECS, il faudra donc ajouter le coût d'une ballon thermodynamique.
    - Il n'y aura pas de compensation de moindres dépenses avec un 1kWh électrique facturé à 0.22€ en moyenne, le temps de retour dépasse l'espérance de vie d'une PAC
    - Non l'utilisation d'une PAC ne contribue pas à la souveraineté énergétique de la France dans la mesure où l'uranium, le gaz ou le charbon, qui produisent l'élec. sont achetés à 100% hors de France. En revanche isoler rigoureusement son logement (niveau BBC réno), maitriser sa ventilation et installer un poêle à granulés de bois y contribue. C'est aussi le cas avec des chaudières à granulés de bois et il existe aujourd'hui sur le marché des petites machines à condensation, sortie ventouse avec un taux de rejet de particules si faible qu'il est non mesurable. Et que dire des futurs contrats d'appro. en biogaz?, je rappelle quand même que la feuille de route de GRDF est 100% bio-gaz en 2050 et certains départements ruraux sont déjà excédentaires production/conso de gaz !


  • Uwe
    0
    27/04/2024

    Autre solution: développement des réservoirs de glace avec des PAC géothermique => densité de puisage énergétique plus importante, réservoir de 10 à 20m3 sous terre suffisant (dia 3m et professeur 3m) pour la MI, reservoir de stockage d’eau en été… etc.
    Technique utilisée en DE / Hambourg pour le logement HLM !


  • Daniel HOSTALIE
    0
    25/04/2024

    La mise en place d'une PAC collective est une bonne solution si elle est bien dimensionnée, bien installée, bien maintenue et bien exploitée, car ce qui compte pour les utilisateurs c'est le coût global sur la durée de vie de l'installation.
    Le problème des PAC, plus spécifiquement pour les particuliers, c'est qu'elle sont souvent mal dimensionnées, pas toujours bien installées et surtout mal entretenues, tout cela par manque de compétence d'une majorité des petits artisans (plombier ou simples chauffagistes), ce qui en coût global revient plus cher qu'une bonne vielle chaudière au fuel ou au gaz.
    Pour que cette solution PAC soit profitable en tous points, il faut que la fabrication soit Française (pour notre économie et nos emplois), que les installations soient dimensionnées et installées par de véritables professionnels agréés (une véritable compétence testée) et que les mainteneurs soient également agréés (là encore une véritable compétence testée).


  • Pascal
    0
    25/04/2024

    Très bon article


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