Réemploi des équipements et matériaux, le défi pour massifier !

Par l’AQC, Agence Qualité Construction

Les techniques de réemploi et de réutilisation des matériaux et équipements dans le bâtiment se sont bien développées ces dernières années sous l’impulsion de chantiers pilotes et la création de plateformes virtuelles ou physiques. Néanmoins, la filière doit répondre à de multiples défis tant techniques qu’économiques avant d’envisager un déploiement à grande échelle.  Voici un article de la revue de l’AQC (Agence Qualité Construction) qui met en avant la potentialité économique et environnementale bas carbone, du réemploi des matériaux et équipements en rénovation dans le bâtiment. Un véritable défi pour massifier …

La totalité de l’article est disponible en téléchargement en bas de cette chronique.

Curage bureaux

Curage de 7 plateaux de bureaux pour Apur à Paris 13e en juillet 2019 : cloisons, portes de bureaux, luminaires, plaques de plâtre, etc., soit 7 tonnes de produits réemployés  - Photo © Backacia

Economie circulaire :  un volet essentiel de la stratégie bas carbone

L’économie circulaire est devenue un volet essentiel de la stratégie bas carbone au niveau européen et national, avec une trilogie vertueuse en cas de déconstruction : le réemploi, la réutilisation, le recyclage, afin d’éviter dans la mesure du possible la mise en décharge en prenant en compte la hiérarchie des modes de valorisation. Les opérations de chantiers pilotes de réemploi se multiplient ainsi que les plateformes numériques ou physiques (matériauthèques, ressourceries…) de mise en relation entre l’offre et la demande.

Les plateformes digitales de type Cycle Up ou Backacia servent de salles de marché virtuelles avec des catalogues en ligne alimentés par la réalisation de diagnostics ressources des chantiers de déconstruction. «Les clients peuvent acheter les matériaux sur ces plateformes mais doivent souvent fournir la logistique, voire effectuer la dépose eux-mêmes. Il arrive aussi que sur certaines opérations de démolition ayant intégré un volet réemploi, des conventions de cession à titre gratuit soient mises en place à destination de structures associatives, professionnelles ou de particuliers», assure Nicolas Emin, chargé de mission «Bâtiment» chez VAD (Ville aménagement durable) qui réunit un réseau d’acteurs de la construction et de l’aménagement de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Les plateformes peuvent proposer des garanties limitées à certaines familles de produits. Ainsi chez Cycle Up, la co-fondatrice Coline Blaison met en avant : «Un atout de notre plateforme numérique par rapport à d’autres est que nous avions dès le départ une garantie produits d’un an, pour passer ensuite à deux ans de garantie. Cette garantie concerne tous les produits à l’exception de ceux liés au structurel, au clos couvert ou à la sécurité incendie, ainsi que ceux liés aux équipements techniques sauf les luminaires.»

Un maillage national d’acteurs du réemploi se met ainsi en place. «Certains acteurs sont par exemple spécialisés en carreaux de céramique, et en réalisent le nettoyage, le tri et le reconditionnement. Ils bénéficient d’une vraie expertise matériaux venant d’un contact avec la matière, acquise parfois depuis plusieurs années et certains fournissent des garanties, par exemple sur des radiateurs en fonte», avance Grégoire Saurel, directeur technique Réemploi et économie circulaire chez Bellastock. Mais aujourd’hui, avec une approche chantier par chantier et la concurrence du neuf où les prix peuvent être écrasés, la rentabilité est fragile voire inexistante. «Nous avons développé une place de marché agrégateur d’acteurs, avec une vision globale des matériaux. Mais à la création de la société en 2017, nous pensions qu’une massification du marché allait se produire à court terme en trois à quatre ans. Le constat est que plusieurs années vont encore être nécessaires. Il existe en effet beaucoup d’intervenants sur le volet théorique, architectes, bureaux d’études, bureaux environnementaux… mais sur le terrain, les entreprises sont encore trop petites et le volume du marché trop faible, ce qui constitue un écueil au développement du réemploi», avoue Lucile Hamon, présidente et co-fondatrice de Backacia.

Assurer des contraintes non courantes

réhabilitation immeuble

Opération de réhabilitation d’un immeuble de bureaux inoccupé à Paris en février 2021 pour Sogecap, avec récupération de cloisons double vitrage et platelages bois - Photo © Backacia

Les pratiques de réemploi relèvent aujourd’hui essentiellement des Techniques non courantes (TNC) et les conditions d’assurabilité sont à vérifier. Dès la celui de la MOE, ce dernier devant notamment couvrir au cas par cas de l’assurabilité, avec ou sans sur-prime. La répartition des rôles et des responsabilités se fait chantier par chantier, mais concrètement sur chaque opération, la place de chaque acteur est à déterminer dans le schéma assurantiel. «Les retours d’expériences montrent que c’est généralement l’assureur de l’entreprise de pose qui prend la responsabilité mais l’assurance Dommages-Ouvrage de la maîtrise d’ouvrage entre aussi en jeu. Notre ambition est de définir avec les acteurs et les assureurs une chaîne de responsabilités qui soit reproductible sur différents chantiers. En particulier, la place et le rôle central du diagnostiqueur Produits équipements matériaux déchets (PEMD) doivent être précisés, en définissant la limite de sa prestation», insiste Charlène Raffin, ingénieur Recherche & expertise division Économie circulaire au CSTB. Le fabricant est absent et une partie de la responsabilité est reportée au diagnostiqueur et au qualificateur (s’il diffère) ainsi qu’au détenteur et au transporteur, un schéma qui diverge de la chaîne de responsabilité habituelle en neuf.

Bien entendu, il est primordial de déterminer au préalable si la technique de réemploi est courante ou pas. «La mise en œuvre en réemploi est la même qu’avec des matériaux neufs. En revanche, il faut analyser les caractéristiques du matériau et le bureau d’études, l’architecte ou l’entreprise peuvent apporter des preuves de la conformité du matériau avec ses critères d’acceptabilité. On va demeurer dans le cadre de la technique courante par exemple dans le cas de poutrelles métalliques qui ne sont pas trop anciennes ou de luminaires en tertiaire pour lesquels existe le certificat de conformité. En revanche, en sortant de la technique courante, une analyse de risques doit être menée», détaille Laurent Dandres, chargé d’affaires chez Apave, bureau de contrôle technique.

Au niveau du montage de marchés travaux, une approche plébiscitée est que le «lot 0: Réemploi» vienne alimenter les autres lots, par exemple en fournissant en WC reconditionnés le lot «Plomberie».

«Mais si la MOA veut réemployer des sanitaires qui ont été déposés sur le site, elle doit néanmoins acheter une prestation de reconditionnement à l’entreprise de pose, qui doit prendre en compte dans sa prestation non seulement la pose mais aussi la fourniture. En effet le montant travaux correspondant à la fourniture et à la pose sert d’assiette pour le calcul du montant de l’assurance», complète Charlène Raffin (CSTB).

Réemploi des matériaux : des avancées réglementaires

Une des avancées réglementaires avec l’arrivée de la RE2020 est de considérer que les déchets constituent des gisements de ressources. Selon l’article 51 de la loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, le diagnostic déchets avant démolition est remplacé par le diagnostic PMD (Produits matériaux déchets) ou plutôt PEMD comme les équipements sont aussi répertoriés. Plusieurs fois reporté, le décret d’application doit entrer en vigueur le 1er janvier 2022. Ce décret définit les compétences du diagnostiqueur ainsi que le contenu du diagnostic qui doit «contenir les informations relatives à la nature, la quantité et la localisation des produits, équipements et matériaux générés par l’opération de démolition ou réhabilitation lourde ainsi que les précautions en matière de gestion sur chantier en vue de leur réemploi».

« Le diagnostic est un processus itératif à effectuer par étapes. Il est trop lourd dès la première phase d’aller en détail sur les matériaux et de faire toutes les études. Outre la question des essais techniques, la MOE ou la MOA peuvent aussi apporter des réponses en détournant l’usage des matériaux. Le diagnostiqueur gagne aussi à être capable d’évaluer le potentiel de réemploi», présente Grégoire Saurel (Bellastock). Le diagnostiqueur peut en effet proposer une réutilisation, un détournement d’usage, à  la place d’un réemploi. «Sur le projet d’aménagement de l’Autre Soie à Villeurbanne, le diagnostic ressources du bureau d’études Eodd donne des idées de réemploi en proposant de déclasser les matériaux pour réaliser des aménagements extérieurs. Par exemple, le béton ou la brique peuvent être utilisés en dallage extérieur, le béton concassé en gabions ou la tuile broyée et concassée et utilisée en paillage, dans un aménagement paysager», détaille Nicolas Emin (VAD).

De plus, la mise en place d’une filière REP (Responsabilité élargie des producteurs) appliquée aux produits et matériaux de construction du secteur du bâtiment devrait entre autres permettre le développement de pratiques du réemploi et de la réutilisation.

«Les contributeurs à la REP, et leurs éco-organismes, vont devoir travailler sur les sujets du réemploi et plus globalement de l’éco-conception des produits et matériaux du bâtiment. Un autre enjeu est celui du nouveau diagnostic PMD. Parmi les nouvelles compétences du diagnostiqueur figure celle de déceler le potentiel de réemploi et plusieurs acteurs sont en train de développer des offres de formation spécifique», confirme Florence Godefroy, animatrice Déchets du bâtiment à l’Ademe.

matériaux réemployés

Showroom éphémère réalisé pour Solideo, ouvert au public et rassemblant les éléments issus de la déconstruction des bâtiments situés sur le futur complexe du village olympique, en tout 476 tonnes de matériaux réemployés - Photo © Backacia

Réemploi des matériaux : évaluer le risque sanitaire

Le risque sanitaire est un autre sujet important à considérer en réemploi. Certes un revêtement ancien a l’avantage d’émettre moins de COV. «Mais un produit ancien peut comporter des substances dangereuses comme du plomb ou de l’amiante, avec une difficulté du diagnostic. Par exemple, il est possible d’avoir une menuiserie avec du mastic amianté et dans la pièce d’à côté, pas d’amiante. Sur un chantier d’une centaine de logements, seulement trois d’entre eux comportaient des dalles de sol amiantées dans les WC, ce qui rend le diagnostic préalable exhaustif difficile », expose Charlène Raffin (CSTB).

À l’Ademe, Solène Marry confirme : « L’importance du sujet de la santé a été illustrée lors du colloque du 6 juillet dernier des 10 ans des Défis Bâtiment Santé, intitulé “l’Économie Circul’Air, la Santé dans la Boucle!”. Il portait sur la santé dans le recyclage, le réemploi et la réutilisation, un sujet qui est assez peu documenté dans la base Inies du CSTB. Comme pour tout matériau, il est nécessaire de s’interroger sur l’innocuité pour la santé des matériaux de réemploi, en regardant en particulier leur époque de production et leurs réglementations à travers notamment le nouveau diagnostic PEMD.» La date de construction aide à évaluer les risques en prenant en compte l’évolution des normes et réglementations. «Un des matériaux le plus à risque est le bois, qui a pu être traité avec des produits qui sont maintenant interdits. Il faut évaluer le potentiel de réemploi en fonction de la possibilité de la présence de produits nocifs. Le plomb est aussi un sujet d’attention, car même si son interdiction remonte à 1948, certains produits contenant du plomb ont été posés après cette date», affirme Grégoire Saurel (Bellastock).

Par l’AQC, Agence Qualité Construction (texte François Ploye – crédits photos)

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