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Privilégier des innovations sociales aux technologiques

Par Ludovic GICQUEL – Fondateur associé de Vie to B - Assistance à Maîtrise d'Usage

Les voitures récentes intègrent en série tout un panel de technologie qui facilite la conduite : régulation de vitesse, GPS, aide aux créneaux, etc. Ces fonctions sont généralement intuitives et ergonomiques. Alors, à quand l'équivalent pour les bâtiments, afin d'y faciliter la vie ? On y passe quand même plus de temps que sur la route !

À la vitesse où s'infiltre la technologie de toute part, ça ne saurait tarder. Nous pouvons imaginer les prochaines fonctionnalités qui serviraient l'usage de nos espaces, au bureau ou à la maison :

  • Suivi détaillé des consommations d’énergie et de fluides sur smartphone ;
  • Gestion centralisée et à distance des températures, des échanges d'air, de la luminosité, de la sécurité, de tous les appareils électroniques connectés, ce qui serait une précieuse aide à la maintenance ;
  • Partages avec ses voisins au sein d'un réseau social orienté « vie dans le bâtiment » qui faciliterait les concertations, les échanges de services (covoiturage, garde d'enfants…), les mutualisations d'objets (perceuses, livres...), l'organisation d'événements ...

Quand on parle aujourd'hui de l'usage de bâtiments performants, on aborde à coup sûr les « comportements déviants » des occupants qui minent les performances énergétiques. Beaucoup voient dans les évolutions numériques décrites ci-dessus LA solution pour une meilleure maîtrise de l'énergie.

Évolutions technologiques = meilleure maîtrise de l'énergie. Et si ça n'était pas le cas ?


La technologie suffit-elle à un progrès durable ?

La réduction de la consommation d'énergie, d'eau et des ressources en général, est évidemment facilitée par des infrastructures bien conçues. Mais elle dépend grandement de la volonté de l'occupant de changer ses pratiques. Et pour qu'il soit durable, ce changement doit être inspiré par une prise de conscience des enjeux environnementaux.

Or, nous sommes tous confrontés à ce que l'on appelle injonction paradoxale : il faut « économiser l’énergie, mais consommer toujours plus, accroître son confort et multiplier les équipements énergivores1» .

Cela reflète que le changement demandé est tout sauf trivial, car il rentre en confrontation avec le système de pensée dominant, qui ne tient pas compte de la finitude de notre planète. En effet, la crise écologique nous demande un changement de comportement qui implique un véritable changement culturel, sociologique, politique et psychologique : «il s’agit de changer à la racine tout ce qui nous fait agir ainsi, exploiter et produire ainsi2».

Autrement dit, pour faire différemment - passer d'une logique court-termiste d'exploitation et de compétition vers une logique de sobriété et de coopération - il faut une évolution de l'être. Il est essentiel de garder en tête ces fondamentaux quand on parle de changement vers plus de sobriété3.

Revenons à nos bâtiments intelligents

Alors comment s'y prend-on pour changer les pratiques des occupants ?

Ce que disent les experts du changement4 : « vouloir changer l’autre crée surtout des résistances. La seule solution est d’aider à créer les conditions du changement » . Pour faciliter cette transformation, en fonction de là où en est le public cible, il faut accueillir, faire parler les émotions, conscientiser, engager, soutenir, récompenser5. L'accompagnement au changement requiert avant tout des compétences humaines d'écoute et de communication6.

Quant aux sociologues qui ont étudié la question appliquée aux bâtiments performants, ils nous disent qu'il faut viser l'appropriation collective du lieu d'habitation ou de travail. Pour le sociologue Gaëtan Brisepierre, la performance est une construction collective qui passe par un accompagnement des habitants, une cogestion du chauffage collectif, une maintenance participative, et un suivi de consommation7. A noter que ce dernier point - la connaissance de sa consommation énergétique - est essentiel mais ne suffit pas, seul, à faire changer les pratiques8.

Si l'on admet ces points de vue complémentaires, le gros du travail pour changer les pratiques ne se passe pas entre l'occupant et son smartphone.

En outre, n'oublions pas les limites que présentent les plates-formes numériques :

  • L'utilisation des Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) conduit à des impacts très significatifs sur l'environnement : pollutions, extractions de matières premières. En 2012, la Global e-Sustainability initiative (Gesi) calculait que les TIC émettaient 2,3 % des émissions globales de gaz à effet de serre, un chiffre proche de celui de l'aviation9.
  • Les interactions numériques ne peuvent remplacer les liens humains dans leur richesse et leur complexité. Rappelons qu'une faible part de l'appréciation que l'on se fait d'une personne passe par la communication verbale10; cela amène à relativiser l'importance de nos réseaux d'amis basés sur des échanges virtuels.
  • A l'extrême, nous assistons à un asservissement de l'homme par les terminaux qui nous sollicitent à chaque instant, souvent pour des échanges futiles. La fin et les moyens sont ainsi confondus.
  • En ce qui concerne la régulation des dispositifs techniques, la complexité ajoutée rendrait les systèmes plus coûteux, plus complexes et moins robustes, à l'heure où les technologies en place sont loin d'être arrivées à maturité.

Cela ne veut pas dire que les outils numériques n'ont pas leur rôle à jouer dans l'affaire. Ils sont très puissants, et gagnent à être utilisés à bon escient dans le cadre d'un accompagnement humain, en fonction de la culture, des objectifs et de la liberté laissée aux occupants.

Prenons un exemple concret d’assistance à maîtrise d’usage

Pour nous, l'Assistance à Maîtrise d'Usage est l'accompagnement sociotechnique du projet immobilier sur les enjeux de l'usage, de l'esquisse à l'exploitation. Il permet de co-construire une vision partagée sur la vie dans le bâtiment, et impulse des actions portées par toutes les parties prenantes pour améliorer l'efficience du bâtiment (efficacité énergétique ET qualité de vie).

En voici une illustration. Dans le cadre du projet européen Cabee - espace alpin11, nous accompagnons le personnel d'une école maternelle du nord de l'Isère à une meilleure appropriation de ses locaux suite à une extension performante.

Pour comprendre ce qui se joue dans le bâtiment, nous avons commencé par un diagnostic technique et humain auprès les parties prenantes : directrice, enseignantes, ATSEM, services techniques de la mairie, etc12. Cela consiste à saisir le fonctionnement du bâtiment, à analyser les consommations, à écouter les ressentis des occupants, à percevoir les freins et les leviers du changement, etc.

Suite à ce diagnostic, nous avons proposé de travailler avec le personnel de l'école sur « l'amélioration de la vie dans le bâtiment13» . Pour nous, le cadre est essentiel : nous avons utilisé des techniques d'animations dynamiques comme le sociographe, le méta-plan ou le world café14, où chacun a l'espace pour s'exprimer, et travailler sur des solutions créatives.

En une matinée, un plan d'action concret et partagé a émergé : réglage des radiateurs, gestion de l'ouverture des portes extérieures, déplacement et réglage de détecteurs pour l'éclairage automatique, mise en place d'un tableau de coordination de problèmes techniques et d'échanges mensuels en interne, etc. Les participantes ont apprécié le côté créatif, productif et convivial de cette rencontre.

Notre accompagnement a également porté sur :

  • les canaux de communication entre les parties prenantes : amélioration des relations entre la mairie et l'école sur le sujet de la vie du bâtiment (remontée des problèmes techniques, avertissement du passage d'entreprises, etc.) ;
  • la co-construction d'un guide de fonctionnement du bâtiment avec les occupantes. Pourquoi une construction collaborative ? Nous respectons d'autant plus un règlement si nous avons contribué à sa rédaction !

S'il est trop tôt pour constater le gain énergétique, nous pouvons déjà sentir à travers les actions initiées que les occupantes sont plus impliquées et ont une meilleure compréhension de leur bâtiment. Tout cela contribue à la diffusion d'une culture de la maîtrise de l'énergie, qui dépasse les murs de l'école maternelle.

Quel progrès souhaitons-nous ?


Piloter sa maison ? Intelligence du bâtiment mais aussi intelligence des utilisateurs

Privilégier des innovations sociales aux innovations technologiques, voilà qui est loin d'être évident aujourd'hui.

Et pour cause, il est difficile de trouver ne serait-ce que le centième de la somme investie dans le bâti pour aider les femmes et hommes qui vont y habiter à se l'approprier et s'organiser pour bien gérer - entre autre – l'énergie, ce qui n'est pas une mince affaire compte tenu de la complexité de certains systèmes.

Or, nous voyons aujourd'hui des dysfonctionnements importants :

  • L'effet rebond15 dû à des « problèmes d'usage » dans une majorité de bâtiments performants.
  • Des problématiques humaines dans l'utilisation de ces bâtiments : inconfort, perte de liberté, etc. Il est arrivé que des organisations subissent de vraies crises sociales lors de l'emménagement dans des locaux performants.

Or, n'était-ce pas l'objectif, d'y mener une vie sereine et confortable ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Depuis plusieurs années, une vision technicienne s'impose de plus en plus dans le projet constructif, propulsée par la contrainte écologique et un appel à plus de confort. Ce mode de pensée de l'ingénieur, techno-centré sur le bâtiment, tend à cloisonner les problèmes et à vouloir neutraliser le facteur humain.

Beaucoup de sociologues tirent la sonnette d'alarme et questionnent l'appropriabilité des dispositifs techniques, la place du confort, la liberté des occupants. Ils regrettent l'exclusion de l'homme par la technologie16. En se dirigeant tête baissée vers les bâtiments « intelligents », nous ignorons que le vrai enjeu est peut-être davantage dans l'intelligence des utilisateurs dans leur relation avec le bâti17.

Beaucoup croient au progrès technique et technologique pour sortir de la crise écologique. A cette croyance, j'en oppose ici une autre qui invite à utiliser d'autres outils et modes de pensée que ceux qui sont à l'origine de cette crise.

Cette vision sociétale en appelle à la coopération, l'écoute, l'intelligence collective pour cheminer vers une sobriété qui ne soit pas seulement énergétique18. En effet, la sobriété énergétique est nécessaire mais non suffisante : à l’ère de l'anthropocène19, il est temps de prendre conscience individuellement et collectivement de toutes les facettes de notre empreinte sur la planète. Relever le défi d'une « sobriété environnementale », voilà qui implique de mieux consommer, mieux se déplacer, mieux respirer, mieux manger, mieux vivre dans son environnement. Sortir du toujours plus et du toujours plus vite. Prendre le temps de rechercher du sens dans nos actions et de l'authenticité dans nos relations.

Cela implique de commencer par se changer soi.

Par Ludovic GICQUEL
Fondateur associé de Vie to B - Assistance à Maîtrise d'Usage.

Renvois

1 Christophe Beslay, mars 2011, présentation Efficacité énergétique et modes de vie pour quel confort ?
2 Nature Humaine 2009, Lettre n°3. Je vous conseille vivement la lecture de ces lettres si riches et éclairantes.
3 Cf Article Vie to B sur la Sobriété pour les nuls
4 Nature Humaine 2009, Lettre n°3.
5  Nature Humaine 2009, Lettre n°4
6  Cf Article Vie to B sur la communication double flux.
7 Gaëtan Brisepierre 2013, étude sur les conditions sociales et organisationnelles de la performance « in vivo »
8 G. Brisepierre, C. Beslay, T.Vacher, JP. Fouquet : « L’efficacité comportementale du suivi des consommations en matière  d’économie d’énergie dépend des innovations sociales qui l’accompagnent » juillet 2013. Télécharger la synthèse.
9 Plus d'infos dans l'excellent magazine LaRevueDurable qui a publié tout un dossier sur ce sujet en 2013 (numéro 49)
10 Seulement 7%, selon le travail de A. Mehrabian, professeur de psychologie Iranien, qui l'a rendu célèbre. Le reste de la communication passerait par l'intonation (38%) et le langage corporel (55%).
11 Le projet CABEE porte notamment l'objectif de capitaliser sur des expériences d'accompagnement humain de bâtiments performants.
12 Il a été décidé de ne pas impliquer les enfants de l'école, un peu trop jeunes, dans cette démarche.
13 L'objectif principal est bien l'efficacité énergétique, mais il est nécessaire d'aller sur d'autres terrains (le relationnel, l'organisationnel, les problèmes de la vie quotidienne dans les locaux) pour travailler sur la relation « bâtiment - usage » et favoriser une appropriation des usagers, conditions sine qua non de la maîtrise de l'énergie.
14 Méthodes d'animations novatrices et participatives. World Café est défini comme un processus créatif qui vise à faciliter le dialogue constructif et le partage de connaissances et d’idées, en vue de créer un réseau d’échanges et d’actions (lien).
15 Annulation des gains d’énergie liés à la performance énergétique, soit par une utilisation accrue des équipements «économes», soit en réinvestissant les économies réalisées dans d’autres équipements.
16 M.C. Zélem, « Plus de technologie ou moins de technologie ?», février 2013.
17 Question abordée lors de la journée technique « Bâtiment intelligent et qualité d'usage » organisée par Bourgogne Bâtiment Durable le 12/12/13 qui a donné lieu à : un cahier technique, des vidéos de librement accessibles de tous les intervenants, et même un article de Vie to B.
18 L'écrivain et philosophe Pierre Rabhi défend une « sobriété heureuse »
19 Cf cet article très riche d'Alternatives Économiques qui aborde également les limites de la croissance, l'effet rebond et la pseudo-dématérialisation.

SOURCES ET LIENS



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