Inflation et crises impactent le bâtiment … décryptage, et après ?

Par Bernard REINTEAU, journaliste spécialisé le 14 Mai 2022

Entamée mi-2020, la crise d’approvisionnement et de prix que connaît la filière bâtiment est notamment conditionnée par les « développements géopolitiques autour de la Russie », indique l’Insee dans sa dernière note de conjoncture. Ces mouvements économiques impactent de manière globale l’activité du bâtiment.

Comme prévu, mais à un niveau plus élevé. Tel peut être résumé le constat dressé par l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) dans son point de conjoncture du 9 Mai dernier. Le statisticien national souligne qu’il avait anticipé le scénario de baisse de la consommation et de ralentissement du Produit Intérieur Brut (PIB), « mais les hausses de prix et le climat d’incertitude ont conduit à un recul plus marqué que prévu des achats des ménages ».

Ainsi, après un excellent troisième trimestre 2021, l’économie s’est violemment rétractée au dernier trimestre de l’année ainsi qu’au premier trimestre 2022, vague Omicron et déclenchement de la guerre Russie-Ukraine obligent. Il reste que l’année 2021 se solde par une croissance de 7% après une chute de -8% en 2020. Mais le coup de frein est brutal : la croissance affiche 0,7% au dernier trimestre 2021 et 0,3% au premier trimestre 2022.


énergies
Energies : des prix très volatils depuis la guerre en Ukraine


Le bâtiment : des signes de blocage de capacités

De fait – et les actualités quotidiennes en font des commentaires depuis des semaines –, ce qu’il est convenu d’appeler l’après-Covid se traduit par quelques effets directs et profonds sur l’activité du bâtiment.

En premier lieu, depuis le milieu de l’année 2020, les difficultés d’approvisionnement perturbent les chantiers. L’Insee relève, à travers ses enquêtes de conjoncture, que 39% des entreprises de bâtiment déclarent ce type de difficultés ; elles étaient moins de 5% à l’évoquer avant 2020. Ainsi, depuis mi-2021, 12 à 14% des entreprises de plus de dix salariés déclarent à l’Insee ne pas pouvoir produire plus en raison des problèmes d’approvisionnement ; avant 2019, cette réponse était avancée par moins de 1% des répondants.

En deuxième lieu, depuis le début de l’année 2021, la courbe de l’inflation présente un profil haussier qui lui aussi est très régulièrement commenté dans les médias. En Avril, son évolution sur un an s’établit à +4,8%. L’énergie, qui s’était fait oublier au cours des années 2019 et 2020, s’est manifestée dès Février-Mars 2021 et contribue désormais fortement à l’augmentation générale des prix, devant les services (voir le graphique).

Compte-tenu de l’inflation dite sous-jacente – c’est-à-dire la tendance d’évolution des prix à long terme –, l’inflation réelle va, selon l’Insee, se hisser à 5,4% en Juin prochain. Ce malgré les boucliers tarifaires et autres remises à la pompe ; la contribution de ces mesures de soutien du pouvoir d’achat est estimée de l’ordre de 2% sur la hausse des prix.


inflation

Inflation : les contributions par poste
Glissement annuel en pourcentage et contribution en points


Pour les entreprises de bâtiment, cette envolée des prix de l’énergie, même si elle est retombée dès la mi-Mars, présente un comportement fébrile qui contribue à brouiller la confiance des clients et qui ne permet évidemment plus de tabler sur la stabilité des prix de matériaux. De plus, ces mouvements s’ajoutent aux hausses des métaux, notamment les non-ferreux qui entrent dans la fabrication de produits - aluminium, zinc, cuivre, nickel et étain notamment – et obligent à revoir régulièrement les prix des chantiers.


métaux

Cours des métaux : l’envolée des prix


Un marché du bâtiment stoppé net

Quant aux marchés du bâtiment – construction de maisons individuelles, rénovation et réparation, ventes –, les conséquences de cette conjoncture se font déjà sentir.

Côté autorisation de construction, les chiffres du début d’année manquent de clarté en raison du passage, au 1ᵉʳ Janvier, de la RT2012 à la RE2020. Courant Décembre, architectes et bureaux d’études ont vu affluer les dossiers des futurs constructeurs, et la croissance de plus de 25,1% fin du 1ᵉʳ trimestre laisse entendre qu’il s’agit d’un « trompe l’œil » ; le même phénomène s’est déroulé en 2013 lors du changement de la RT2005 à la RT2012. Le chiffre des chantiers ouverts reste le juge de paix : +4,8%.

Vues par les économistes de la FFB (Fédération Française du Bâtiment), les ouvertures de chantiers ont entamé un fléchissement en Octobre-Novembre 2021 ; les ventes des constructeurs de maisons individuelles, qui s’étaient globalement maintenues jusque mi 2021, sont en fort repli depuis cette période (-15% en Mars dernier). Les promoteurs affichent des résultats d’un même profil : une baisse de -18,3% des ventes entre le quatrième trimestre 2021 et celui de 2019, et des mises en vente réduites de -8,7% entre l’année 2021 et 2019. Les ventes de maisons individuelles en secteur diffus ont aussi dévissé après avoir rencontré un rebond impressionnant au premier semestre 2021 ; -14,7% en glissement bisannuel sur trois mois à fin Février.


décrochage construction individuelle

Décrochage en construction individuelle neuve


Au bilan, l’analyse des chiffres confirme une très faible croissance en construction neuve individuelle (environ +4,3 / +4,5% selon les périodes de référence considérées) et une baisse ou une faible croissance en logements collectifs neufs (-9,1% à +0,3% selon le pas de temps). Le phénomène de dépression est plus évident dans le secteur de la construction non résidentielle neuf (bureaux, industriel, commerce, …) : -3,8% à -9,5% de baisse des mises en chantiers en variations trimestrielles ou annuelles.


La rénovation des bâtiments à l’arrêt

La rénovation et l’entretien viennent-ils sauver la mise ? Non, puisque les chiffres sur l’ensemble des travaux livrent une comparaison 2021 versus 2019 qui établit la chute en volume d’activités à -2,5%. L’activité de rénovation énergétique sauve la mise avec une croissance globale de 1%, et une croissance en logements, soutenue par le dispositif MaPrimRénov, de +3,9%. À noter que malgré tous les efforts, notamment le soutien financier contenu dans le Plan de relance de Septembre 2020, le non résidentiel n’a pas enclenché de rénovation : le volume d’opération a baissé de -8,2%.

Résultat des observations statistiques des deux dernières années : le secteur du bâtiment termine l’année 2021 en recul d’activités de -4,5% ; le logement neuf y contribue à hauteur de -5,8%, le non résidentiel neuf de 10,5% et l’amélioration-entretien, de -2,5%.


Un carrefour des contraintes à gérer délicatement

Face à cela, les effets des crises vécues actuellement ne laissent pas filtrer de perspectives enthousiasmantes. L’inflation produit un effet compréhensible de thésaurisation : le taux d’épargne des ménages ressort, fin 2021, environ 2% au-dessus de celui de 2019. Parallèlement, les taux d’intérêts, qui avaient fortement chuté au cours de la dernière décennie pour atteindre 1% en 2021, montrent depuis quelques semaines un redressement aux alentours de 1,5%, soit le taux de 2018.

À l’occasion des élections présidentielles, les syndicats du secteur du bâtiment ont tous fait valoir des arguments de « grande cause nationale », de renforcement des actions en faveur de la transition écologique … Mais il semble plutôt que cette filière soit bel et bien au pied du mur. Le soutien public qui lui est apporté chaque année par de multiples formes d’aides l’a visiblement conforté dans des comportements d’offres classiques. Les mois prochains joueront le rôle de révélateurs à haut contraste de cet état des lieux. En effet, la mise en place de la RE2020, fondée sur des principes de réduction des émissions de carbone et de réduction des consommations d’énergie, apparaîtra peut-être comme une survivance de « l’ancien monde », d’un certain exotisme au regard de la situation économique et social des ménages.

Des planches de salut sont envisageables. Va-t-on retrouver l’attrait de la rénovation des logements laissés à l’abandon pour contourner les règles du neuf, en aménageant à moindre coût et à faible émissions de CO₂ et répondre de fait au « zéro artificialisation nette » ? La filière bâtiment va-t-elle enfin s’appuyer sur l’éventail des solutions de digitalisation pour accélérer sa révolution en matière de productivité ? Le vocabulaire du commentateur sportif s’impose : l’année à venir sera décisive.


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