Les grandes manœuvres du « tout connecté »

Par Bernard SESOLIS, expert Energie Environnement le 19 Octobre 2016



Depuis deux ans, de près ou de loin, mes humeurs se sont déjà attardées huit fois sur le sujet. Pourquoi y revenir ? Deux motifs m’incitent à le faire encore. Le premier concerne la question de fond du changement climatique : la maison connectée contribuera-t-elle à faciliter la gestion de toutes les consommations alimentaires, énergétiques, eau, ... et à polluer le moins possible tout en garantissant une ambiance intérieure confortable et saine ? Les offreurs des futures maisons connectées répondent évidemment « oui » ! Le second motif est sociétal puisqu’il touche le domaine très sensible et donc très médiatisé de l’accumulation de données sur chaque usager risquant de réduire ce dernier à une seule composante, celle du consommateur.

Certains diront que tout ceci est déjà plié et qu’il ne faut pas avoir peur du « progrès ». Le salon de l’électronique grand public (IFA) qui a eu lieu à Berlin début Septembre montre, malgré une progression très rapide de ce nouveau marché, que beaucoup s’interrogent encore sur l’offre actuelle et à venir.

La guerre semble maintenant bien installée entre les poids lourds de la mondialisation sur le « tout connecté » dans le bâtiment. Petit compte-rendu de lecture …



tout-connecte


1/ Chaque « mastomonde » a déjà sa solution

Les GAFA sont là ! (GAFA, acronyme des géants d’internet : Google, Apple, Facebook, Amazon).

A part Facebook, les trois autres comparses, Google, Apple, Amazon affirment leur présence sur ce marché balbutiant. Le « Homekit » de Apple lancé le 7 Septembre dernier (1) est une passerelle domotique centralisant le pilotage des objets connectés, notamment par commande vocale avec l’assistant Siri. La nouvelle version du système d’exploitation mobile iOs10 permet le pilotage via un smartphone ou une tablette d’une cinquantaine d’objets connectés proposés par différents fabricants : ampoules, vannes de radiateurs, serrures, stores, caméras, thermostats, …
Trois Cmistes américains sont associés à ce développement pour enclencher la demande.

Quant à Google, il réagit déjà à l’« Echo/Alexa » d’Amazon en proposant le lancement prochain de son « Home » (2), appareil capable selon le constructeur de répondre à toute demande et d’interagir avec tout objet connecté dans un logement. L’objectif est aussi de lancer un véritable Cheval de Troie dans la citadelle Apple/Samsung en déployant ses mobiles « Pixel », interfaces à distance du « Home », et déboulant sur les concurrents Siri d’Apple, Cortona de Microsoft ou Alexa d’Amazon permettant de solliciter les moteurs de recherche par commande vocale plutôt que de taper sur un écran tactile (3). Avec Amazon, Alexa bénéficie du plus grand site mondial de commerce en ligne avec, en outre, la possibilité de se connecter à 3 000 applications. Mais Google a deux avantages stratégiques : son énorme librairie de données et surtout son avance en intelligence artificielle permettant une conversation plus souple, plus « naturelle » avec l’utilisateur.

Les investissements de Google sur l’intelligence artificielle sont à la mesure de ce géant : un troisième centre vient d’être ouvert à Zurich avec pas moins de 1 800 personnes, principalement des ingénieurs (4) spécialisés dans le « deep learning » (in french : l’apprentissage des machines). Après avoir traité la reconnaissance vocale, la traduction automatique ou la reconnaissance d’images, Google s’attaque à la compréhension du langage plutôt que celle des mots clés,  à la perception artificielle et à la compréhension de l’apprentissage des machines.
Oui, vous avez bien lu … On ne comprend pas comment les machines mises au point pour apprendre seules, le font effectivement ! Il paraît que des avancées sont annoncées chaque semaine dans ce domaine. C’est d’autant plus inquiétant qu’aucun débat sérieux sur l’éthique de ces recherches n’a démarré.


2/ Bousculade au portillon dans les réseaux

20 milliards d’objets connectés seront installés en 2020 selon les experts. Parallèlement, depuis 2015, la vente des smartphones stagne, voire régresse, marquant peut-être une saturation du marché. Les opérateurs de télécom cherchent un relais de croissance et à contrer le GAFA en espérant devenir les autoroutes de la connectique généralisée. Mais des start-up arrivent également sur ce marché juteux et proposent des solutions moins coûteuses et plus adaptées pour connecter les objets.

Trois réseaux se détachent du peloton (5) : Sigfox, Lora et NB-IOT.

Basée à Toulouse, la société Sigfox propose une solution low-cost connectant déjà 8 millions d’objets en France, Espagne et Australie. Taiwan et une centaines de villes américaines vont prochainement grossir le portefeuille clients. L’idée est qu’il n’est pas nécessaire d’utiliser un réseau téléphonique pour transmettre des informations élémentaires. 1 500 antennes suffisent pour couvrir la France (au lieu de 15 000 pour un réseau GSM) en utilisant des bandes de fréquences bas débits gratuites. Résultats : le système est économique, peu énergivore et, quelques euros par an suffisent pour payer l’abonnement. SFR s’est allié à Sigfox.

Lora est également un système bas débit développé par la société Cycléo à Grenoble. 50 opérateurs utilisent déjà Lora, en Corée du Sud, aux Pays-Bas. La France sera couverte en 2017 via Orange et Bouygues Télécom. 350 industriels sont partenaires de Cycléo, dont Véolia qui a choisi ce système « rustique » mais suffisant pour collecter les données de 2 millions de compteurs d’eau.

Quant à NB-IOT, il s’agit d’une adaptation récente de la téléphonie mobile réalisée pour contrer les petits nouveaux. Derrière ce réseau, on trouve Vodafone ou le chinois Huawei qui espèrent balayer tout le monde dans deux ans.

Belle ambiance dans l’entonnoir ! Selon l’Autorité de régulation des Télécommunications en France (Arcep), les données spécifiques générées par les objets connectés représenteront, dès 2020, ¼ de toutes les données mondiales … Face à cet embouteillage, comment encadrer et fiabiliser le processus ? Réorganiser la grille des bandes de fréquences radio est nécessaire mais les fréquences disponibles sont rares !

Par ailleurs, les risques de la cybercriminalité sont importants. L’« intelligence » des objets s’accompagne de la vulnérabilité des données. L’article du Monde (5) cite une expérience réalisée l’année dernière, se déroulant sur une scène où une personne porte une montre connectée et communique avec son smartphone tandis qu’une autre personne prend le contrôle de la montre à l’insu du porteur, parvient à enregistrer sa conversation, sa position GPS, son rythme cardiaque, ses photos stockées dans la montre.
Les objets connectés sont donc exposés à la prise de contrôle avec toutes les conséquences imaginables et inimaginables ! En juin 2016, plus de 25 000 caméras de surveillance dans le monde ont fait l’objet d’une attaque « déni de service » qui sature un site et rend la caméra inaccessible.

Ces offres industrielles reposent sur des stratégies guerrières, comme d’habitude, lorsqu’il s’agit de groupes puissants visant la plus grande part du gâteau. Rien de nouveau. Mais le smart building surtout appliqué à l’habitat et le tout connecté restent encore des sujets dont le futur ne correspondra pas forcément à ce qu’imagine les têtes pensantes des GAFA et des start-up.


3/ Résistance ou inertie ?

Revenons sur le dernier salon IFA de Berlin (6)

L’agence Joshfire prévoit, non pas 20 milliards d’objets connectés en 2020, mais 50 milliards. Pour ces experts, une maison « normale » possèdera en moyenne 500 de ces objets dès 2022. Je doute qu’il en soit ainsi dans 5 ans. Ceux qui fantasment sur le  bâtiment et en particulier sur  l’habitat devraient se retourner et observer l’évolution durant les 30 dernières années. Et ce, malgré l’apparition de l’ordinateur, de l’Internet et de la miniaturisation de l’électronique dont le smartphone est issu. L’Histoire n’est certes pas linéaire et il est toujours risqué d’extrapoler selon le passé. Mais les prédictions passées sur le présent selon des schémas futuristes se sont avérées complètement fantaisistes.

Le taux de pénétration est encore faible (2 à 3%). Les acteurs du secteur sont néanmoins persuadés que l’appétence est là ! Nous allons tous devenir rapidement des geeks et ils vont faire rapidement fortune … A l’instar d’un exemple cité : la société Awox située à Montpellier (tiens, encore des français - Cocorico !) propose des objets pilotables par smartphone : une caméra de surveillance, un diffuseur de parfum (??), des enceintes acoustiques (je pourrai rentrer chez moi par exemple avec l’ouverture de « Ainsi parlait Zarathoustra », de Richard Strauss … excellent pour la mégalomanie). Son chiffre d’affaires est passé de 4,7M€ en 2012 à 11 M€ en 2015. Visiblement, les geeks sont curieux et achètent. Ces derniers pourront aussi s’équiper d’une vitrine de bibliothèque pouvant se transformer en écran TV haute définition, ou bien d’une table avec la fonction micro-ondes. Pour le réfrigérateur Samsung connecté, ils pourront dès 2017 contrôler à distance son contenu, être prévenus si une date de péremption est dépassée, et ce, pour 6 000 €. Bientôt également, le frigo pourra passer commande pour se remplir automatiquement selon vos habitudes … reste la livraison et la mise en place : à terme, des drones et un robot intérieur ?

Facile de se moquer direz-vous … Mais qui se moque de qui ? Je vous invite à découvrir quelques pubs sur le net.

Enfin et plus sérieusement, une question essentielle a circulé au salon IFA : comment préserver la vie privée ? Il serait bon que les GAFA et apprentis sorciers s’en préoccupent sérieusement ; sinon, les geeks actuels et futurs se détourneront de leurs produits même si certains d’entre eux ne sont pas des gadgets et peuvent contribuer réellement à faciliter la vie des usagers tout en les rendant plus vertueux pour l’environnement.

Bernard SESOLIS

     Expert Energie Environnement

  1. « Apple fin prêt pour contrôler la maison connectée », Le Moniteur, 8 Septembre 2016
  2. « Avec Home, Google s’installe à demeure », Le Monde, 6 Octobre 2016, Vincent Fagot
  3. « La bataille des assistants virtuels fait rage », Le Monde, 6 Octobre 2016, Jérôme Marin
  4. « Google accélère sur l’intelligence artificielle », Le Monde, 21 Juin 2016, Morgane Tual
  5. « La nouvelle guerre de l’Internet », Le Monde, 30 Août 2016, Sophy Caulier et Didier Géneau
  6. « Le rêve de la maison connectée face à la réalité », Le Monde, 6 Septembre 2016, Zehila Chaffin




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