Par Bernard REINTEAU, journaliste spécialisé le 07 Novembre 2024
La demande était pressante depuis des années : le PIB, produit intérieur brut, utilisé depuis des décennies comme étalon de l’activité économique, néglige des pans entiers de la production, en particulier l’environnement. L’Insee vient de présenter la version dite « augmentée » où figurent les répartitions de revenus et le carbone. L’outil sera-t-il plus pertinent pour les économistes de la construction ?
Les critiques relatives aux chiffres livrés par le statisticien national seront-elles moins virulentes ? Du moins, l’histoire de l’économétrie retiendra peut-être qu’en ce début novembre 2024, l’Insee a fait un pas remarquable pour améliorer la compréhension de l’activité économique à travers les données qu’il fournit régulièrement. Avec des statistiques qualifiées d’expérimentales, produit intérieur brut et épargne apparaissent sous un nouveau jour.
Calcul Carbone dans le calcul PIB
Le climat entre dans les comptes nationaux
Depuis plusieurs décennies, toutes sortes de structures – le SDES, service statistique du ministère de la transition énergétique, Citepa et les autres associations régionales de mesures des émissions de polluants… – alimentent les élus, acteurs économiques et citoyens en informations chiffrées sur les émissions qui ont un impact sur l’environnement. Les équipes de l’Insee opéraient aussi un travail dans ce domaine, mais désormais ces données sont directement mises en regard de l’activité économique.
Ainsi, sur le modèle du calcul du PIB, le produit intérieur brut qui compile la production et les revenus, l’Insee affiche les émissions résidentes, les émissions exportées et importées pour indiquer l’empreinte carbone de la France qui en résulte.
Si nos émissions sont de l’ordre de 403 Mt CO2 eq, notre empreinte carbone atteint 644 Mt CO2 eq. Soit 101 Mt (16 %) liés aux ménages – principalement le chauffage et la mobilité –, 180 Mt (28 %) d’émissions dues aux activités intérieures et le solde, près de 362 Mt (56 %, contre 43 % en 1990), d’émissions dites importées.
En reprenant les données accumulées depuis 1990, l’Insee indique que les émissions résidentes sont en baisse de 31 % depuis cette date – soit – 41 % par habitant –, et que l’empreinte carbone, après s’être emballée jusque fin des années 2010 (876 Mt CO2 eq en 2008), a en fait baissé de 13 % au cours de 35 dernières années (-26,5 % depuis 2008, et -26 % par habitant depuis 1990).
Pratiquement tous les secteurs d’activités enregistrent un recul de leurs émissions pour la période 2022-2023 tout en maintenant une valeur ajoutée : -2,2 Mt pour la sidérurgie, -1,3 Mt pour le ciment et autres minéraux, -0,8 % pour l’industrie agro-alimentaire, -1,7 pour l’agriculture et la pêche, -3,5 Mt pour le transport maritime international. Exception notable pour l’aéronautique avec +1,8 Mt, reprise du trafic post crise sanitaire oblige.
Lorsqu’il regarde les émissions importées, l’Insee constate aussi leur décarbonation : -5,5 % et -21 Mt CO2. C’est, conclut cet institut, l’origine des trois quarts de la réduction de l’empreinte carbone, que ce soit dû au recul des importations de minéraux (le ciment), d’hydrocarbures, d’habillement, d’hydrocarbures…
Activité économique et production de carbone divergent
Après des années de discours sur la décarbonation, l’Insee note que la baisse récente des émissions (-5,6 % en 2023 vs 2022) s’est déroulée au cours d’une année de croissance du PIB de 0,9 %. En clair, le découplage est effectif entre émission de gaz à effet de serre et évolution de l’activité économique (production et création de valeur ajoutée). Ce constat se vérifie aussi lorsqu’on analyse la consommation finale des ménages (64 %, hors émissions directes telles que le chauffage ou la mobilité) : elle augmente annuellement de 0,8 % tandis que l’empreinte carbone associée diminue de 1,5 % (-5 Mt CO2).
Ce nouveau champ d’études amène l’Insee à calculer le contenu en gaz à effet de serre du PIB sur la base des données telles que les importations, les exportations et la demande finale intérieure. Le ratio annoncé pour l’année 2023 est de 118 g de CO2 par euro de PIB, mais l’information livrée par les données rassemblées depuis 2010 est une baisse de pratiquement 35 % de ce contenu au cours des 15 dernières années : il était de 182 g CO2/€ en 2010. L’Insee conclut à une décarbonation globale, la demande finale affichant relativement la plus forte inertie : -2,7 % de baisse du contenu carbone contre -3,3 à -3,5, respectivement, pour le PIB ou les importations.
Apprécier économiquement tous les impacts des émissions de gaz à effet de serre
Revoir le produit intérieur brut des effets des émissions de carbone implique d’appliquer la même réflexion sur le produit intérieur net et l’épargne nette pour en proposer des versions augmentées.
Ici, la réflexion ne porte plus uniquement sur les émissions de gaz à effet de serre sur le territoire national. Elle doit aussi les mettre en regard des 53 gigatonnes d’équivalent CO2 émis en 2023. Cette donnée servira de base au calcul des dommages climatiques sur la productivité, l’emploi, la valeur des actifs, explique l’Insee. Il s’agit par ailleurs de prendre en compte « les coûts induits par la nécessité de décarboner l’économie ». Ces deux critères impactent déjà, et continueront d’impacter, sur les prix de marché des patrimoines (espaces cultivés, parc automobile) ou sur les sociétés (santé et mortalité des ménages). Dans ce cadre, l’Insee qualifie les indicateurs de comptabilité nationale usuelle (revenu et produit nets, épargne nette) de surestimés.
Pour réaliser cette « comptabilité augmentée » dont l’Institut vient de dévoiler les premiers contours, l’idée a été de faire reposer le calcul sur le « capital climatique » et le « budget carbone » : leur dégradation par les émissions de gaz à effet de serre affecte la production future. Certes, reconnaît l’Insee, tout est affaire d’estimation pour parvenir à une valorisation des dommages en tenant compte des incertitudes.
Parmi les garde-fous disponibles, les statisticiens choisissent d’utiliser le coût carbone, que ce soit le coût social du carbone (172 €/t CO2 en 2023) ou la valeur d’action pour le climat (VAC, 154 €/t CO2 en 2023). Ce, tout en sachant que ces montants eux-mêmes varient très fortement selon les modélisations (de 40 à 376 €/t CO2).
Toujours est-il que l’usage de ces outils commence à faire autorité. Il a ainsi permis d’évaluer la dégradation du capital climatique mondiale pour l’année 2023 à quelque 36 Mds€, auxquels il faut ajouter 33 Mds€ pour les effets sur la santé et la mortalité.
L’Insee s’est mis en quête de formuler l’équation pour traduire ces notions pour le simple périmètre national. Le poids carbone étant connu, restait notamment à évaluer le coût social. Le prorata de 3 % du PIB mondial y pourvoit. Ainsi, ce ratio appliqué aux émissions mondiales, puis multiplié par le prix du carbone donne une estimation des dommages de 114 Mds€… modulo le réchauffement climatique, précise ces experts. Le calcul doit aussi prendre en compte de nombreux autres paramètres : évolution démographique, modification de process industriels avec des solutions décarbonées…
L’épargne ensevelie sous les effets environnementaux
Le résultat des premiers travaux sur ces bases indique que le PIB net ajusté de 2023 serait d’un montant 4,1 % inférieur à celui donné initialement : 2 200 Mds€ contre 2 294 Mds€… auxquels il faut rajouter les dommages sur la santé et la mortalité : 33 Mds€. Soit 2 167 Mds€ et -5,5 %.
Le même raisonnement est appliqué par l’Insee à l’épargne. Initialement de 68 Ms€ en 2023, il se retrouve affecté d’une « dette » de 201 Mds€ : 144 Mds€ liés aux dommages en France des émissions dans le Monde et 57 Mds€ de consommation du budget carbone. Les experts forcent le trait en portant le déficit à -264 Mds€ en intégrant « la perte de valeur induite par les effets futurs sur la santé et la mortalité. » Ils reconnaissent cependant « l’incongruité à donner un équivalent monétaire aux dimensions essentiellement non monétaires sur les menaces sur la santé et les conditions de vie du réchauffement climatique. Mais c’est le prix à payer pour imaginer construire un indicateur synthétique. »
Le festival de bonnes nouvelles se poursuit crescendo jusqu’à la fin du document. Un chapitre est ainsi consacré au budget de décarbonation de l’économie. La dernière ligne de la facture indique la somme de 929 Mds€. Ce chiffre est fondé sur le budget carbone de la France d’ici 2050 selon la version 2 de la stratégie nationale bas carbone, soit 6 Gt CO2 au prix de la VAC (154 €/t). Un budget carbone donné à titre indicatif…
Dernier chiffrage : celui de la responsabilité climatique, c’est-à-dire le prix à payer pour le cumul des émissions depuis 1850. Soit 40,5 Gt CO2 au coût social de 172 €/t : 6 967 Mds€. Ce calcul « ne prend pas en compte les effets du cumul des émissions des autres pays sur les dommages en France même. » Par ailleurs, le résultat sera réévalué selon le coût social « qui dépend des émissions des autres pays. »
Ce que l’Insee appelle un travail de statistiques expérimentales a le mérite de poser crûment sur la table les données et les méthodes d’approche de ce sujet incontournable. Pour les acteurs qui les ont en main, la tâche la plus ardue sera de transformer cette démarche franche en action efficace.
À lire
L’épargne nette ajustée des effets liés au climat est négative en France, Insee Analyses n° 98
À propos de l'auteur
Bernard Reinteau
Journaliste de la presse bâtiment depuis la fin des années 80, Bernard Reinteau est journaliste indépendant. Il a œuvré pour les principaux titres de la filière et se spécialise particulièrement sur les solutions techniques liées à la performance énergétique et environnementale des constructions et rénovations performantes. Il collabore principalement avec les plus grands titres et en particulier avec Xpair.