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Incertitudes et inerties, 2 empêcheurs d’une politique énergétique responsable

23 Février 2016


Par Bernard Sesolis - Expert Energie Environnement -


Décidemment, il est décourageant de suivre en ligne les informations. Le mois dernier, mon « humeur » nous souhaitait une bonne prochaine décennie. Elle commence mal.

L’incertitude est générale. Personne n’ose prédire comment et quand la situation géopolitique et l’économie pourront sortir du marasme mondial.

L’inertie est la règle. Beaucoup de décideurs financiers et économiques se croient encore au XXème siècle. « Pourquoi changer une solution gagnante ? » avancent-ils… ou plutôt « faisons durer tant que ça rapporte… après, on verra bien ».

Brosser un tel tableau n’est pas réjouissant, mais il paraît utile de tenter une vision « macro » afin d’être plus lucide sur le « micro ».

incertitudes-inerties-politique

1/ Une incertitude tenace

Nous sommes toujours sur la queue de la comète de la crise financière de 2008. Ses remous sont tangibles. Les banques centrales ont injecté des liquidités considérables pour sauver le secteur des banques privées.
8 ans plus tard, les financiers continuent comme s’il ne s’était rien passé. La relance économique n’est pas au rendez-vous : la Chine en tête suivie par les autres « Brics » sont loin des taux de croissance espérés. L’Europe se déchire et les taux de croissance sont insuffisants pour refouler les peurs. Le Japon dérape. Les USA sont en plein virage. L’Afrique se réveille très lentement. Les banques préfèrent toujours le pur spéculatif aux investissements réellement économiques. Le surplus de liquidités injecté a pour effet, entre autres, l’apparition de taux de prêt négatifs ! Empruntez 100 et remboursez 95… Et en route vers la déflation !

De nouvelles bulles nous menacent : l’immobilier et le taux d’endettement des entreprises en Chine, la santé des banques ayant investi sur le pétrole alors que ce dernier va demeurer durablement à un bas niveau de prix. Même la très puissante Deutschbank est en difficulté.
Faudra-t-il encore créer des liquidités pour renflouer ces décideurs incompétents ou irresponsables ?
Enfin, tout dépend pour qui. Les richesses croissent mais le nombre de bénéficiaires décroit : les ultra-riches voient leurs fortunes exploser. Les riches non ultra et les classes moyennes, très minoritaires sur la planète, bénéficient de quelques belles miettes : le marché des actions qui souffre depuis un mois reste néanmoins à moyen terme en bonne santé. Par exemple, de fin 2010 à fin 2015, le CAC 40 a progressé de 20 à 55%, la zone Euro, de 17 à 47%, les Etats-Unis, de 50 à 62%, le Japon, 86%, mais pour les pays émergents, -15%... (1)
Alors, dans ces conditions, pourquoi changer une stratégie gagnante pour les décideurs ?

La plupart des économistes prédisent une nouvelle crise, une de plus. C’est son ampleur que la grande majorité doit craindre, ou plutôt, le degré d’incertitude de cette ampleur.


2/ L’inertie comme critère de décision

Tout système, qu’il soit physique, social, économique, climatologique se modifie selon son inertie. Le futur dépend du passé dirait La Palice. Toute transition n’échappe pas à cette évidence.
Il faut laisser du temps au temps. Les décisions de la COP 21 illustrent bien la prise en compte de l’inertie de chacun des 195 pays présents

Aux Etats-Unis, la Cour Suprême vient de suspendre le 9/02/2016 le Plan Climat d’Obama proposé à la COP21. Il faudra attendre cet été pour savoir si cette décision sera cassée par la Cour d’appel. Imaginez que Donald Trump devienne Président en 2017… L’Australie vient de décider d’arrêter toute recherche sur le changement climatique en arguant que, puisque ce dernier est avéré, ce n’est plus la peine d’effectuer des investigations sur le sujet.
La mauvaise foi et le déni des faits trouvent encore beaucoup d’émules.
Pourtant, nous sommes bien au XXIème siècle. Il va falloir nourrir 10 milliards d’individus, vivant majoritairement dans des villes, de plus en plus longtemps et de mieux en mieux. Tout ceci en préservant la biodiversité, les ressources et le climat dans un cadre économique et financier mondialisé et acceptable. Sacré cahier des charges !

Le décor change. Le passage du 19ème au 20ème siècle aura vu la transition énergétique du charbon vers le pétrole. Le baril, roi du monde de 1914 à 1989, aura marqué toute l’histoire du siècle passé : les guerres mondialisées, la décolonisation, l’invention du massacre industriel, le nucléaire, la pénicilline, l’automobile, les communications audio et vidéo, le tourisme et la culture de masse. Le XXIème siècle a réellement démarré dès le début des années 90 avec l’effondrement du bloc soviétique, la banalisation de l’informatique, la naissance d’Internet et la conférence de Rio sur la planète.
Depuis, quelques évènements montrent que notre décor planétaire et notre vision vont se modifier très profondément. Par exemple : la mise en évidence du boson de Higgs, ou très récemment, celle des ondes gravitationnelles prédites en 1916 par Einstein, le développement des nanomoteurs, le séquençage du génome humain, les progrès notables de l’intelligence artificielle.

Et dans ce nouveau contexte, le pétrole semble vouloir rester sur son trône. Le charbon, empereur du 19ème siècle ne représente-t-il pas encore la principale énergie pour produire de l’électricité ? Comme lui, le pétrole veut perdurer, voire rester dominant au XXIIème siècle.
L’urgence liée au changement climatique ? Allons, allons, du calme ; c’est une histoire des lobbies écologistes ! Et quand les pétroliers ou le monde automobile citent le lobbying, ils savent de quoi ils parlent.


3/ Petit zoom sur le pétrole, passé du rôle d’accélérateur à celui de frein du changement

Depuis la recherche effrénée de nouveaux gisements, particulièrement dans le domaine du schiste et en off-shore profond, le pick-oil est derrière nous. Entre 2000 et 2014, la production mondiale est passée de 28 à 34 milliards de barils. Le monde du pétrole est aujourd’hui chamboulé (2) par sa surcapacité par rapport à la demande étant donné une croissance mondiale inférieure aux prévisions.

Cette recherche de nouveaux gisements coûtent de plus en plus. Les banques ont prêté massivement mais ne sont plus sûres que les pétroliers puissent rembourser si le coût du baril reste longtemps au niveau actuel. Et ce malgré les quelques 500 milliards $ de subventions (3) englouties chaque année et payées par les contribuables de la planète.
Du coup, les investissements pour la recherche de nouveaux gisements ont baissé de 20% entre 2014 et 2015. Le nombre de forages est passé de 3 736 en Janvier 2014 à 2 136 en Janvier 2015 avec 150 000 emplois de moins (4).
Et cela pourrait continuer en 2016  (5). Les profits des majors ont plongé. En résultats nets, Exxon affiche + 16,2 milliards $, Total +10,5, Chevron +4,6, Shell 1,9 et BP -6,5 (elle continue à payer la facture de la marée noire du golfe du Mexique). Cela dit, comment comprendre de tels profits si « bas »… Il va falloir peut-être les subventionner plus !

A 40$ le baril, 1/3 des réserves prouvées est rentable, majoritairement dans le pays de l’OPEP.
Les stratégies des producteurs sont très disparates : les Etats-Unis redevenus 1er producteur mondial (4,2 milliards barils/an) et exportateurs effectuent une ponction annuelle correspondant à 10% de leurs réserves. Sont-ils persuadés que cette richesse ne vaudra bientôt plus rien et qu’il faut brader d’ici 2025 ? L’Arabie Saoudite maintient une production proche afin de ne pas laisser de part de marché aux pétroles non conventionnels plus coûteux à l’extraction. Peut-être aussi, pour brader leur manne (267 milliards de baril en réserve) comme les américains. On trouve ensuite la Russie (3,9 milliards barils/an pour 103 milliards de réserves) qui ne baisse pas sa production car c’est pratiquement son seul produit d’exportation.
L’OPEP, et plus précisément l’Arabie Saoudite et la Russie ont décidé le 16/02 de réduire un peu leur production pour ne pas laisser s’effondrer le cours de baril tout en le maintenant suffisamment bas pour gêner les USA et l’entrée de l’Iran sur le marché. 

Derrière la guéguerre des 3 poids lourds, viennent ensuite, le Canada et la Chine (1.55 milliard barils/an chacun) et les pays du Golfe (EAU, Iran, Irak, Koweït) produisant chacun environ 1,2 milliard barils/an, le Mexique (1 milliard/an)…et le Venezuela (0,9 milliard/an pour 298 milliards de réserves, les plus grandes de la planète) qui a importé 500 000 barils américain l’année dernière (6) !

Pour les décideurs, les banques et les pétroliers en particulier, le pari est la reprise de la croissance mondiale pour que la demande redevienne supérieure à l’offre, faisant ainsi remonter le cours du baril  à un niveau « raisonnable » pour eux, autour de 50 $, afin de retrouver les pleins profits tout en freinant le développement des énergies alternatives, si vraiment, ce n’était pas le cadet de leurs soucis. Bref, gêner la transition et reprendre les bonnes habitudes du XXème siècle.

Certains analystes considèrent que le maintien du baril au cours actuel est une chance à saisir pour les énergies renouvelables, même si le prix du plein d’essence n’incite pas aux économies d’énergie (7). Selon, eux, c’est le moment idéal pour fixer un prix du CO2 plus élevé que les timides tentatives actuelles qui s’avèrent insuffisantes pour répondre aux objectifs de la COP21. Augmenter la fiscalité orienterait vers des politiques climatiques durables sans peser sur les consommateurs. 

Le seul petit problème à surmonter. Qui va le décider ?

Bernard Sesolis



  1. Principaux indices de référence, document AG2R La Mondiale (02/2016)
  2.  « Le nouvel ordre pétrolier mondial », Le Monde 2/02/2016, Jean-Michel Bezat
  3. 4 fois plus que les aides pour le développement aux énergies renouvelables et 5 fois plus que les futures aides aux pays en développement à partir de 2020 décidés avec beaucoup de difficulté lors de la COP21
  4. « Cure d’austérité chez les grands du pétrole », Le Monde (2/08/2015) Denis Cosnard
  5. « Total résiste mieux que les autres à la chute du baril », Le Monde 12/02/2016, Jean-Michel Bezat
  6. « Le Venezuela s’en remet au pétrole américain », Le Monde 6/02/2016), Marie Delcas
  7. « L’or noir, allié vert inattendu », Le Monde 14/02/2016, Audrey Garric

 

 


Commentaires

  • matthieu
    15/03/2016

    En parlant d inertie dans le debat energetique francais il y en a une qui bloque toutes évolutions positives de nos modes de consommations car elle a besoin que nous consommions plus et plus il s agit de l´industrie du nucleaire qu il faudra bien un jour exposer au grand jour avec toutes ses incoherences et abus de confiances .

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