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Sans connections, point de salut ? «Wiki city» face à la «Smart city»

20 Janvier 2015

Par Bernard Sesolis - Expert Energie Environnement -

Je vous souhaite, chers lecteurs, une année pleine de bonnes surprises.


Son début nous en aura réservé de très mauvaises. La réaction publique a rappelé que la liberté et la fraternité restent heureusement des principes largement partagés par une grande majorité. Ces évènements poussent les élus et tout citoyen à se pencher à nouveau sur la recherche d’un bon compromis entre liberté et sécurité.


Bien involontairement, sans chercher une transition facile, mon humeur a rebondi sur cette question car je souhaitais revenir sur le sujet des connections. Les annonces et les tendances actuelles sur la connectique généralisée et banalisée alimentent mes humeurs de Janvier.


1°) Sommes-nous condamnés à devenir des « geeks » ?

S’agissant de l’évolution de l’habitat, c’est souvent en ces termes que les médias posent la question du devenir  de notre manière de vivre dans notre logement. Le terme « geek » est d’ailleurs inapproprié sauf à considérer peut-être que mettre en relation deux personnes ou deux objets ou une personne avec un objet, ressort des mêmes principes, des mêmes finalités, des mêmes processus.


Selon une enquête menée par Maisonapart.com en Novembre 2014 sur un panel de 1 800 personnes, 9 français sur 10 verraient dans la domotique le moyen d’améliorer leur bien-être.


Téléchargez l'enquête exclusive menée par Maisonapart.com
Enquête objets connectés 2014


L’article du Monde citant cette enquête (16/12/2014, Véronique Lorelle) en précise quelques chiffres intéressants : le confort au quotidien est plébiscité prioritairement à 48%, les économies d’énergie à 18% et la sécurité à 16%. Je suis persuadé que la même enquête menée fin Janvier 2015 verrait ces chiffres varier notablement avec l’actualité compte tenu des récents évènements (attentats, baisse du prix du pétrole, ...). Il s’agit néanmoins d’une tendance lourde. La domotisation, l’automatisation, la robotisation font encore fantasmer. L’exemple cité du concept « Domo » a pour ambition d’alimenter ce fantasme : 120 m² aménagés et bardés de 70 applications pour « mieux vivre et s’amuser chez soi tout en économisant de l’énergie ». Présenté ainsi, comment résister ? Une ouverture de porte par empreinte digitale déclenchant lumière, musique, remplissage de baignoire en même temps ! Le paradis ... mais le diable se cache dans les détails.


Les salons dédiés à la maison connectée, c’est-à-dire, où tout se connecte avec tout, êtres vivants, objets, (animaux qui sait ?), font florès. Parmi les plus importants et récents, l’IFA à Berlin du 5 au 10/09/2014 ou le CES à Las Vegas du 6 au 9/01/2015 sont largement relayés par la presse.
On y retrouve des tendances qui se confirmeront. Les vecteurs que représentent les smartphones ou les tablettes concrétisent  des possibilités  de services dès à présents palpables. Toutes les start-ups et grandes multinationales sont fébriles car elles veulent toutes être de la fête. En 2014, Samsung a acheté « Smart Things », start-up à Washington spécialisée dans les objets connectés pour 170 millions € ; Google s’est payé «Nest Lab» pour 2,7 milliards € !
Sans oublier Microsoft, Apple, … qui sont déjà dans cette course, notamment en proposant à court terme leur plateforme concentrant les informations, gérant tout objet, stockant les données.


Selon le cabinet Gartner cité dans Le Moniteur.fr du 8/09/2014 et Le Monde du 7/01/2015,17 millions d’objets étaient connectés en 2013. Ils seront 500 millions dès 2018, et pourraient atteindre le chiffre vertigineux de 25 milliards en 2025.
Dans la « maison du futur » de Samsung présentée à l’IFA à Berlin, on peut cuisiner en suivant les instructions d’un hologramme, éteindre la lumière oubliée depuis son travail, garder les traces de ses séances de sport, se faire coacher à distance, tout ceci grâce à son smartphone.

Dans son article dans Usine Nouvelle (15-21/01/2015) sur le CES à Las Vegas, Sylvain Arnulf cite les groupes déjà évoqués, mais également d’autres sociétés qui proposent aussi leurs solutions pour la smart home, comme le groupement Bosch-ABB-Cisco, ou encore LG, particulièrement imaginatif : son « Twin load système » permet de contrôler à distance plusieurs lave-linge simultanément … au cas où vous souhaiteriez transformer votre logement en laverie automatique … ou encore le développement en cours de son « HomeChat » qui permettra le contrôle de sa maison en parlant avec son réfrigérateur, ses fenêtres ou tout objet doté d’un relais. C’est carrément l’abolition de la solitude.


Il ne faut pas douter un instant que toutes ces sociétés, tous ces investisseurs, tous ces spécialistes ne sont pas que cyniques. Ils croient à ce qu’ils font et au futur qu’ils veulent nous imposer en tentant de nous persuader qu’une partie de nos fantasmes sera assouvie grâce à leurs produits. Mais qui fantasme ?


2°) Retour sur Terre

On peut s’enthousiasmer sur les nouvelles offres techniques et les perspectives à 10 ou 20 ans.
Mais il faut faire un tri à l’aune de ce qui s’est passé depuis 10 ou 20 ans. L’histoire n’est évidemment pas linéaire, mais pas plus exponentielle : vouloir négliger l’inertie dans les changements de modes de vie ou d’habiter peut s’apparenter à l’oubli de l’inertie thermique d’un bâtiment dans la recherche du confort d’été …


La domotique n’a pas pris parce que les fonctions proposées à la fin des années 80 n’intéressaient pas l’usager. Ce n’était pas un problème technique, tout juste une question économique. Pourtant, elle n’a même pas percé dans l’habitat haut de gamme. Les vrais changements radicaux constatés dans nos pratiques quotidiennes sont faciles à lister : banalisation de  l’informatique, de l’Internet et plus récemment, du smartphone.


Celui-ci est l’objet emblématique de notre époque comme l’a été, au XXème siècle, l’automobile à son début ou l’ordinateur à sa fin. L’objet séduit beaucoup (je le suis …) non pas pour ce qu’il permet, mais par sa façon de le permettre. Il s’agit plus d’une révolution de forme que de fond. Songez aux principales fonctions de cette merveille technologique : téléphonie (rien de nouveau), messagerie écrite/sms (retour au minitel), photos (bonjour MM. Niepce et Daguerre !), jeux (consoles électroniques créées depuis 30 ans), et enfin et surtout, accès à Internet. Le réel pas en avant réside dans l’intégration de cette dernière fonctionnalité.
L’offre de ces usages n’a rien de bouleversant. Mais leur concentration permet à l’utilisateur d’avoir tout sous la main, n’importe où, ou presque et n’importe quand.


Un certain nombre de fonctions et de services, les moins ridicules ou les plus pertinents (à votre choix) finiront par être installés dans les logements. Ils contribueront à l’évolution des modes d’habiter au même titre, mais dans une moindre mesure, que les changements socio-économiques.
Mais les annonces de soi-disant nouvelles fonctionnalités comme, par exemple,  un réveil matin qui ouvre la radio et met la cafetière en route, tout ceci  grâce aux nouvelles technologies, laissent pantois et font douter du sérieux des groupes cités plus haut.  Inventer des usages ou des offres existant depuis 30 ans, ou inventer des besoins comme on crée des applications très marketing ou des jeux sur Smartphone relève de la plus totale fantaisie. Il est étonnant que les services ou fonctions proposés soient souvent si ridiculement dépassés ou si ridiculement inutiles. Les multinationales aidées par de multiples start-ups croient à tort, de mon point de vue, que cette liberté offerte aux utilisateurs ouvre la voie à des applications sans queue ni tête.


Google vient d’en faire l’amère expérience. Dans ses articles du Monde du 21/11/2014 et du 18/01/2015, Jérôme Marin raconte l’histoire des lunettes Google Glass. Le prix aurait pu expliquer la désaffection de cet objet révolutionnaire (1 290 €). Mais en réalité, selon J.F.Denis, directeur général de Advanced Medical Application, société française concevant des applications  sur les Glass appliqués aux professionnels de la santé, précise : « le principal problème, c’est qu’il n’existe pas encore une application grand public démontrant son utilité ». Cocasse, non ? En outre, le public a rejeté sainement un objet capable de prendre des photos ou des vidéos trop discrètement.
En attendant de recentrer ses Glass sur des applications professionnelles, Google se lance dans les « wearbles », les objets grand public connectés portables sur soi.
A ce propos, le wearable qui a fait un tabac pour le Noël 2014 est la montre connectée. Il paraît qu’un quart des cadeaux de Noël se retrouvent en vente sur des sites la semaine suivante. Je suis persuadé que les destinataires des montres connectées ont dû largement contribuer à ce phénomène après avoir constaté que leur cadeau, un des musts de la nouveauté, n’était autre qu’un smartphone bas de gamme muni d’un bracelet. Peut-être aurons-nous droit aux bretelles connectées pour Noël 2015 …

3°) Se connecter pour mutualiser, mieux gérer la cité ?

Le futur, c’est la ville. Déjà le présent … L’environnement urbain sera le lieu de vie pour une grande majorité d’habitants sur la planète (50% actuellement, 70% en 2050). La ville devra répondre aux questions fondamentales de la liberté, de la fraternité, de l’écologie, du devenir collectif.
Les nouvelles technologies modifieront fatalement les bâtiments et leurs usages. Mais, elles auront probablement un rôle encore plus prégnant à l’échelle de la cité.
Les urbanistes et les aménageurs se penchent sur la ville « intelligente ». Les énergéticiens et les spécialistes de l’environnement également. J’éviterai ici d’aborder la question énergétique pour éviter les redondances sur les développements concernant l’énergie positive.


Un article du Monde « culture et idées » du 19/12/2014 a particulièrement attiré mon attention. Signé par Frédéric Joignot et intitulé « L’aube des villes intelligentes », il fait un point synthétique sur les expériences, réflexions et prospectives concernant les « smart cities ».
Comme dans les logements, les expérimentations à l’échelle urbaine consistent en une juxtaposition de multiples technologies et de systèmes. La Smart City du quartier de Songdo, à Inchéon en Corée du Sud a démarré en 2009. Elle est destinée à recevoir 65 000 habitants. Equipée par Cisco System, cette future ville est censée analyser en temps réel une multitude de paramètres, de les traiter et de fournir toutes sortes d’informations d’ordre pratique aux gestionnaires et aux habitants.


Des spécialistes s’élèvent contre ce concept de ville informatisée, modélisée, quantifiée en permanence. Antoine Picon, professeur d’histoire de l’Architecture à Harvard, critique cette approche cybernétique, naïve, exagérément simplifiée et réductionniste de la ville (1).
Adam Greenfield, urbaniste américain, connu pour ses réflexions sur l’ubiquité de l’informatique (2) fustige les visions  exclusivement technologiques privilégiant le quantitatif au détriment du qualitatif. Visions qui n’ont rien de neutres du point de vue politique et sur la manière de gérer la société à travers la ville. Il cite des expériences consistant à installer des capteurs sur des bancs pour signaler des dormeurs, des dispositifs de reconnaissance faciale sur des caméras sensées seulement surveiller la fluidité. Nous voilà revenu au dilemme « liberté/sécurité ».
L’exemple niçois est de ce point de vue emblématique : cette ville est à la pointe de l’expérimentation en France. Les trottoirs deviennent « intelligents » grâce aux 1 000 horodateurs équipés de wifi qui repèrent les places libres et informent les conducteurs, réduisant ainsi les trajets pour parvenir à se garer avec l’objectif de réduire la pollution et fluidifier le trafic. Le premier boulevard connecté inauguré en 2013, est bardé de 200 capteurs nichés dans les lampadaires, la chaussée ou les conteneurs d’ordures qui analysent la qualité de l’air, la température, le trafic, les taux d’occupation, les déchets. Ces données sont traitées par une plate-forme logicielle qui fournit via Internet des informations : au service de propreté quand les poubelles sont pleines, aux lampadaires pour que la lumière soit adaptée, aux piétons pour les pics de pollution. Oui … mais aussi 915 caméras de vidéosurveillance VSI capables de repérer des personnes agitées ou au contraire, « trop » statiques, des bruits, des bris de verre et également de lire sur les lèvres d’une personne distante de 200 m !  Encore le dilemme liberté/sécurité ...

Les batailles d’idées sont rudes face à ces dérives. Néanmoins, de nombreuses agglomérations françaises se lancent dans la mise en place des TIC (nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Les analystes stratégiques de ABI Research estiment que le marché global des technologies pour les Smart Cities passera de 6,5 milliards € en 2010 à 33 milliards en 2016 ...
Sans sombrer dans l’inquiétude, la vigilance et la réflexion sont nécessaires pour éviter les enthousiasmantes visions technicistes et liberticides. Jean-Louis Missika, adjoint à l’urbanisme de la Ville de Paris, considère que ces innovations « permettent d’améliorer la gouvernance urbaine ». Il cite notamment les puces de radio-identification des 100 346 arbres de la capitale qui permet aux jardiniers de la ville, via une tablette, de connaître et d’actualiser la situation sanitaire d’un végétal, ou encore les systèmes de télé-relevés des compteurs d’eau permettant d’écrêter les pointes ou de repérer une fuite, ...   Mais il ajoute que l’intelligence d’une ville est aussi (je dirais « d’abord ») celle de ses habitants.
Des collectifs, des réseaux de consommateurs, des coopératives se structurent en utilisant les services offerts ou vendus, parfois en les détournant. Ces mouvements associatifs participent activement à la gestion de la cité (concerts, fêtes, ateliers de quartier, aides à la personne, mutualisation de services, …) et concrétisent la « wiki city » face à la « smart city ».


Loin d’être antagoniques, ces deux démarches doivent se développer, non pas par oppositions et coups de boutoirs successifs, mais par émulation permanente.
Le sujet est politique autant qu’économique ou technique. Comment faire dialoguer les mouvements associatifs et le monde des start-up/multinationales ? Questions méritant des réponses tangibles pour gagner du temps. Car derrière cette question, le changement climatique pointe toujours son nez grossissant. Et la ville devra fournir des solutions fortes et urgentes.


J’y reviendrai dans une prochaine humeur.

Pour terminer celle-ci, je paraphraserais l’adage de Pierre Desproges « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » en avançant qu’on peut tout connecter, mais pas n’importe comment et avec n’importe qui ou n’importe quoi.

 

  1. Cf. « Smart Cities, théorie et critique d’un idéal autoréalisateur », Edition B2, 2013, téléchargeable sur b2.com
  1. Cf ; Everyware, la révolution de l’Ubimédia », FYP Editions

 


Bernard Sesolis
bernard.sesolis(at)gmail.com


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