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Sobriété énergétique, besoins et … plaisirs

30 Mars 2017


Par Bernard Sesolis - Expert Energie Environnement -


Deux évènements ont nourri cette nouvelle « humeur » :

D’abord, le Manifeste de négaWatt sorti début 2017 qui actualise ses scénarii pour 2050 en déclinant à nouveau ses trois leviers, sobriété, efficacité et utilisations des EnR, pour parvenir à la réduction par 4 des émissions de gaz à effet de serre d’ici 33 ans … Cette actualisation précise des voies possibles, plausibles, ou au moins, suscite les échanges et la réflexion.

Ensuite, la conférence EnerJ-meeting du 23 Février 2017 au palais Brongniart à Paris, organisée par Xpair (groupe Batiactu), qui aura été l’occasion de mesurer l’importance des attentes des professionnels sur les questions dorénavant couplées de l’énergie et du carbone.

Tentons d’abord de corriger certaines interventions à EnerJ-meeting qui continuent d’entretenir la confusion sur le terme « sobriété ». Et après avoir rétabli le sens donné par négaWatt à ce levier considéré comme un préalable, restent de nombreuses questions.

En voici quelques-unes …


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1/ La sobriété énergétique, qu’est-ce ?

Les mots ont des sens précis. Le Robert associe la sobriété principalement à la consommation d’aliments. Ses synonymes tels que « austérité », « économie », « frugalité » sont également liés à la nourriture solide ou liquide. On trouve également « abstinence », « continence », « retenue » ou « discrétion » qui qualifient plutôt des comportements.
Ce premier constat sémantique n’est pas très excitant. Si la vertu est implicitement présente, tous ces termes évoquent la frustration, la tristesse, le manque, l’austérité, voire l’ennui.

La sobriété a été et reste encore pour de nombreux acteurs du bâtiment assimilée aux besoins énergétiques. Ainsi, le scénario négaWatt est souvent interprété comme l’affirmation d’un acte prioritaire : celui de concevoir et de construire un bâti à faibles besoins, en particulier pour le chauffage. Cette erreur et cette réduction du sens à ce seul paramètre ont été probablement inspirées par le label PassivHaus qui impose prioritairement la réduction des besoins de chauffage (<15 kWh/m².an).
Dès lors, un bâtiment sobre serait un bâtiment compact, bien isolé, plutôt orienté au Sud : bref, un four à pizza 6 mois par an … si je voulais polémiquer.

Remarquons que cette idée imprègne la structure de la RT 2012 et des labels énergétiques. On calcule un coefficient Bbio au permis de construire … pour ne pas se tromper de « priorité ».

En réalité, le sens du mot « sobriété » retenu par négaWatt est celui lié à un comportement vertueux des occupants du point de vue écologique au sens le plus large. Et dans les scénarii proposés, ce point de vue est directement lié aux consommations d’énergie et de matières premières.

Ainsi, la sobriété est ici associée à la manière dont les usagers s’attachent à éviter les consommations inutiles, « accessoires », « futiles », « extravagantes », « égoïstes » et à revenir à des besoins « légitimes », « vitaux », « essentiels », « indispensables ». Tous ces guillemets sont là pour indiquer que ce gisement de négawatts est une notion subjective.


2/ Besoins authentiques et besoins artificiels

Dans un récent article du Monde Diplomatique (1), Razmig Keucheyan revient sur le Manifeste négaWatt et sur la notion de besoins. D’emblée, il pose la question de savoir qui distingue, et comment, les besoins artificiels et authentiques. Le Manifeste négaWatt ne répond pas à cette délicate interrogation qui, pourtant, doit être traitée pour tout futur passage à l’acte. L’auteur se réfère à des réflexions menées dans les années 1960-70 par André Gorz et Agnès Heller qui analysent ces besoins par le biais de l’aliénation, conséquence du consumérisme mis en place pour grossir des profits, mais écologiquement catastrophique.

Manger, boire, se protéger, sont des besoins élémentaires qu’une partie de l’humanité ne peut toujours pas assouvir. Respirer un air non pollué, dormir, ne pas souffrir de la chaleur en été sont des besoins de plus en plus détériorés dans les métropoles. A. Gorz et A. Heller ajoutent à ces besoins biologiques élémentaires, des besoins pour une vie digne qu’ils qualifient de « besoins qualitatifs » : aimer, être aimé, créer, avoir un rôle social, se fondre dans la nature, … J’ajouterais, se distraire, s’éduquer.

Si le capitalisme libère un nombre croissant d’individus de l’obligation d’avoir à assurer leur survie, ce système a aussi la nécessité de créer des besoins factices qui procurent un plaisir momentané, vite remplacé par un autre.

La démocratisation de l’accès à des plaisirs réservés longtemps à la seule élite sociale tels que les vacances, la culture ou les voyages lointains, représente un réel progrès social. Mais les effets négatifs de cette massification sont bien connus.

Autre exemple emblématique : le smartphone représente tout à la fois une avancée sociale et un objet bourré de tungstène, tantale, étain, or, minerais extraits dans des conditions écologiques et humaines inacceptables. Ce nouveau besoin « qualitatif » encourage le narcissisme, l’égocentrisme, voire, génère de nouvelles névroses. Mais en même temps, il est devenu une nouvelle forme de sociabilité. Il est et il sera indispensable dans un monde à faibles besoins qui, pour fonctionner et être satisfaisant, nécessitera des moyens de communication efficaces et décentralisés.

Pour A. Gorz, l’ostentation n’est pas un besoin qualitatif. Posséder ou pouvoir faire ce qui n’est accessible que pour un nombre restreint d’individus, considérés comme des privilégiés jalousés par les autres, pousse le marché vers une fuite en avant de la nouveauté, de l’immédiateté, de l’obsolescence programmée.
Rester « up to date » comme on dit à Paris, mais pas au Québec, n’est pourtant pas une nécessité et n’est pas une marque de la modernité.

A. Heller se demande qui définit la légitimité d’un besoin. Selon elle, seuls des mécanismes réellement démocratiques et non des experts éviteront la dictature des besoins tout azimut. Ces mécanismes doivent être aptes à extraire l’individu à sa confrontation aux marchandises qui le réduit à un rôle de consommateur passif. Ils doivent s’appuyer sur une critique collective de la vie quotidienne.

Tout cela est bien beau, mais est-ce de nouveaux vœux pieux ? Une utopie de militant ?


3/ Comment changer les comportements ?

Les exemples de changements comportementaux sont nombreux. Citons deux changements spectaculaires dans leur ampleur et leur rapidité : la ceinture de sécurité dans les automobiles, et l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Ces changements motivés par des questions de sécurité et de santé ont été imposés par la loi et assez facilement acceptés. Cette efficacité s’est expliquée en partie par l’aspect collectif de ces mesures. Tout le monde est à la même enseigne et pratiquement personne ne passe outre ces obligations.

En revanche, demander un changement comportemental dans son logement, lieu privé, « caché », dans son chez-soi, là où la liberté est ressentie comme illimitée, est beaucoup plus problématique.
Dans l’entreprise, à l’école, dans la rue ou les transports collectifs, l’individu n’est pas à l’abri des regards. A contrario, à la maison, toute « transgression » semble possible, accessible, impunie.


4/ Alors ? Quoi faire ? Les sociologues ont-ils des réponses ?

On peut constater que les français se déclarent de plus en plus concernés par la préservation de l’environnement mais rechignent à passer à l’acte (2).
Selon une étude de 2015 du Cevipof, Centre de recherches politiques de Sciences-Po, pour l’Ademe, le public réagit plus à l’image qu’aux preuves rationnelles : 5% seulement sont sensibles aux affirmations des scientifiques sur le changement climatique, 34% évoquent la disparition des saisons, 19% citent la fonte des glaces (Ah ! le pauvre ours blanc sur sa banquise …) et 10%, les catastrophes naturelles.

EcoDDS, l’éco-organisme chargé du traitement des déchets ménagers toxiques (pots de peinture, white-spirit, herbicides, antigel, ….) indique dans son livre blanc publié le 14/03/2017 que les habitudes vont dans le bon sens, mais lentement. Et ajoute que la culpabilité ou la peur ne sont pas des moteurs efficaces pour obtenir les bons gestes. Il faut d’abord impliquer les acteurs en amont : les producteurs et distributeurs de produits deviennent responsables de la gestion des déchets. Le principe de la filière « REP » (à responsabilité élargie du producteur) est appliquée avec succès dès 1993 pour les emballages ménagers, puis les piles usagées, les pneus, les véhicules hors d’usage (3).


5/ Mais comment impliquer l’utilisateur ?

Il faut citer l’initiative de la ville de Roubaix qui depuis 2015 incite une centaine de familles volontaires à réduire de moitié leurs ordures ménagères (4). Cette opération « Défi famille » s’est soldée en 2016 par une réduction de 47% du contenu de leurs poubelles. Cette expérience inspirée par celles lancées à San Fransisco ou à Caparonni (Italie) ne consiste pas à proposer des solutions techniques, mais d’abord à donner les moyens aux familles de peser au quotidien leurs déchets sans changer leurs habitudes. Ensuite, à leur proposer 14 ateliers pour apprendre, par exemple, à fabriquer des produits d’entretien, conserver ses aliments, mieux organiser leur réfrigérateur, confectionner des sacs adaptés à l’achat de produits en vrac, donc non emballés et non conditionnés selon des quantités imposées.

Et cela fonctionne très bien, sans contrainte. Par le biais économique et ludique, les familles évoluent dans le bon sens, à leur rythme. Aucune révolution donc. Pour l’instant, ceci concerne 1% de la population roubaisienne. Mais les élus locaux visent  à convaincre 20% des habitants en s’appuyant déjà sur la mairie, une dizaine d’écoles, une cinquantaine d’entreprises, une trentaine de commerces pour, comme conclut l’auteure de l’article (4), « propager la petite musique du Zéro déchet à travers la commune ».


6/ Le développement durable, c’est d’abord une affaire d’humanisme avant d’être un business

Gérard Magnin, dans un article (5), rappelle que Bruxelles incite, via ses projets pour « l’union de l’énergie » publiés le 30/11/2016, à encourager les initiatives à des échelles beaucoup plus restreintes que celles des Etats. Et l’auteur conclut : « Parce que l’énergie est un bien universel, l’occasion doit être saisie de donner des signes tangibles à la résurgence d’une démocratie énergétique. Des millions de citoyens attendent des telles orientations. Ils sont disponibles pour collaborer, sur le terrain, au succès des objectifs européens. Ne manquons pas cette chance ! ».



Bernard SESOLIS

     Expert Energie Environnement



  1. « Ce dont nous avons (vraiment) besoin », Le Monde Diplomatique - Février 2017 - Razmig Keucheyan
  2. « Dossier spécial  EcoDDS « Ecologie : aux actes, citoyens ! », Le Monde - 14/03/2017 - Clémentine Thiberge
  3. « Dossier spécial  EcoDDS « Trier les produits chimiques pour des poubelles propres », Le Monde - 14/03/2017 - Clémentine Thiberge
  4. « Dossier spécial  EcoDDS « Roubaix, ville pionnière du Zéro déchet», Le Monde - 14/03/2017 - Catherine Rollot
  5. « L’avenir énergétique doit reposer entre les mains des citoyens », Le Monde - 25/11/2016 - Gérard Magnin (membre du Conseil économique, social et environnemental de la région Bourgogne-Franche-Comté et ex-administrateur d’EDF)

 


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