Une transition énergétique et écologique urgente et complexe à mettre en œuvre

Par Bernard SESOLIS, expert Energie Environnement le 29 Septembre 2022


L’été de tous les réveils ? La déferlante médiatique sur le changement climatique durant ce spectaculaire été a conclu que, ça y est, la prise de conscience est réelle et mondiale. Et qu’enfin, après avoir pris toute la mesure du problème, nous allons réduire drastiquement nos émissions de carbone tout en tentant d’atténuer les inégalités sociales.

Depuis six mois, avec son délire d’une grande Russie, Vladimir Poutine a réussi, à lui seul, à compliquer et à accélérer la mise en œuvre de résolutions allant a priori dans le bon sens. Elles sont bien trop tardives. En réaction à sa pression et à son chantage sur le gaz, les « responsables » ont été contraints dans l’urgence à prendre des mesures de restriction et à rechercher des alternatives. Le charbon toujours très présent sur la planète est à nouveau sollicité en Europe ainsi que les gaz de schiste. Imperturbablement, les pétroliers continuent à lorgner sur les gisements d’énergies fossiles (Arctique, Quatar, …), tout en jurant que la priorité des priorités reste le développement des EnR.

En dehors de ces décideurs irresponsables et cyniques, on continue à chercher les déclencheurs pour basculer d’une économie mondiale suicidaire basée sur le maximum de profits en un minimum de temps, vers une économie respectueuse de la planète et de tous les êtres y vivant. Vaste programme.

L’humeur de cette rentrée s’appuie sur une série d’entretiens menée par Nabil Wakim, journaliste au « Monde » (1), interviews ayant fait l’objet d’articles dont l’intérêt est d’expliciter une fois de plus mais de manière transversale, la nécessité d’une transition à la fois urgente et complexe à mettre en œuvre.


poutine résolutions

Poutine a-t-il accéléré la mise en œuvre de résolutions sur l’indépendance énergétique ?


S’adapter, oui. Mais comment ?

Selon Magali Reghezza-Zih, géographe, plus on tarde à agir, moins on sera libre de choisir notre futur (2). Ce constat pousse à réfléchir sur le calendrier de l’adaptation et sa nature.
Pour le premier item, il faut se référer aux travaux du GIEC qui précisent qu’il existe des seuils au-delà desquels l’adaptation sera très difficile. Ces limites approchent maintenant à grande vitesse. Tarder est un luxe qu’on ne peut plus s’offrir. Par exemple, Paris subit en moyenne 7 jours caniculaires par an. Ce ratio passera à 23 jours d’ici 10 à 20 ans ! Concrètement, on fait comment ?

On en vient au second item : la « mal-adaptation », métaphore médicale du GIEC. Certains remèdes auront des effets secondaires pires que le mal traité. Pour l’exemple des canicules à Paris, il suffirait de penser à climatiser plus avec les pratiques actuelles, c’est-à-dire, en rejetant la chaleur pléthorique dans la rue ...

Par ailleurs, il n’est pas aisé d’imaginer une baisse drastique des émissions de gaz à effet de serre (Eges) tout en adaptant l’économie. L’exemple des sports d’hiver est très connu :
Il s’agit d’un modèle de développement des territoires des années 1960-70 visant la démocratisation du ski alpin. Bilan : des autoroutes, des infrastructures hors d’échelle 7 mois sur 12, des passoires thermiques, des domaines agricoles de montagnes sacrifiés.
Ce modèle aujourd’hui obsolète a mis 30 à 40 ans pour s’implanter. Comment faire machine arrière avec le manque patent de neige et les coûts énergétiques qui explosent ? Il faut d’abord sauver une industrie et l’emploi. Le canon à neige, technique très coûteuse, a représenté une alternative faisant croire que cette adaptation était celle qui impacterait le moins possible le marché du ski alpin. Il n’en a rien été et la question de l’emploi dans ces vallées revient en boomerang. L’adaptation doit d’abord passer par des politiques de formation, de protection sociale, d’aménagement territorial et non par des solutions technologiques.

On retrouve ces questions partout, notamment dans les régions maritimes. L’échelle de temps pour aménager s’accorde mal avec les échéances électorales. L’aménagement nécessite des planifications, c’est-à-dire des visions moyen-terme et des décisions démocratiquement acceptées. Bien que pessimiste, Magali Reghezza-Zih conclut que c’est la première fois dans l’histoire humaine qu’on a le choix de notre avenir.


Actions individuelles / Actions collectives

La sociologue Sophie Dubuisson-Quellier évoque dans son interview la question de la répartition des efforts pour répondre à l’urgence (3). Elle rappelle que l’injonction « faites ceci, ne faites pas cela … » passe mal, surtout quand elle est indifférenciée socialement.

E. Macron l’a appris à ses dépens avec les gilets jaunes. En France, 50% des moins bien lotis émettent 5t CO2/personne.an alors que les 10% les mieux lotis atteignent 25t CO2/personne.an (3) et (4).

Les marqueurs sociologiques sont très caricaturés. On installe une barrière symbolique entre le surdiplômé urbain et végan se déplaçant à vélo, supposé écolo, et le chasseur rural se déplaçant à diesel et adepte du barbecue, supposé anti-écolo.
Il faut discerner un renoncement faute de moyens (ex : précarité énergétique = 19°C seulement dans quelques pièces, ou bien 16°C partout) et un renoncement par volonté de montrer que c’est un luxe de renoncer.

Comment émettre des injonctions individuelles dans un contexte où c’est l’abondance qui est valorisée ? S’entendre dire « il faut arrêter de consommer autant » est un vœu pieux dans une société qui marque justement les individus par leurs capacités à consommer. Tout est fait pour  surproduire tout en maintenant la surconsommation (image sociale, publicités, obsolescence programmée, modes, …). Certains résistent par les petits gestes et, si tout le monde s’y mettait, cela représenterait environ le ¼ du chemin à parcourir.


monde planète

Et si « tout le monde » s’y mettait ?


Nécessaire et insuffisant. Restent les ¾ liés aux actions collectives (Etats, entreprises). Les politiques publiques sont indispensables pour changer les conditions de création de richesses et leurs distributions.

Les grandes entreprises, expertes en communication, donnent une image déformée des réelles avancées en la matière tout en freinant la transition comme elles peuvent (et leurs moyens sont encore énormes) en mettant en avant des critères comme la croissance du PIB ou la rentabilité financière, antinomiques avec la transition écologiste.

Néanmoins, on constate quelques frémissements au sein d’écoles préparant les futurs décideurs politiques ou économiques comme Agro-Paris Tech ou Polytechnique. Il s’agit là d’actions individuelles mais à portée collective. Une partie des nouvelles générations considèrent que les « boomers » sont responsables de la situation et contestent le « futur programmé» qu’on leur assigne dans les grands groupes ou l’Administration.


Un équilibre complexe à trouver : lutte contre le changement climatique et bien-être social

L’économiste Lucas Chancel rappelle que la question sociale (4) est consubstantielle à la lutte contre l’effet de serre. Tout le monde veut une planète viable mais 1% des plus riches émet autant que les 50% les plus pauvres. Les pauvres sont souvent représentés comme n’étant pas écolos. Mais les faits et ces chiffres contredisent ce poncif.

Dans toute transition, il y a des perdants et des gagnants. Mais maintenant, nous sommes dans une situation où la non-transition aurait globalement un coût beaucoup plus important.

Mais comment financer de réelles politiques de reconversion ?

Par exemple, en France, 2% du PIB sont consacrés au développement de la production d’énergie et du transport bas carbone (moins de 1% en 2019-2020). Soit 60 milliards €/an dont seulement la moitié est financée par la limitation d’importation d’énergies fossiles. Pour l’autre moitié, il faudra compter sur une taxe carbone préservant le pouvoir d’achat.

Les solutions ne sont pas simples (ça se saurait !). Lucas Chancel invite à être plus attentif aux expériences menées partout en dehors de l’Hexagone. Selon lui, tout n’a pas été testé et le pessimisme n’est pas de mise.


La peur du futur

Laélia Benoît, pédopsychiatre, fait part de l’éco-anxiété constatée particulièrement parmi les personnes vulnérables et certaines minorités (les jeunes …). Elles ressentent une anxiété plus forte car elles sont conscientes d’être « aux premières loges » et que « le chacun pour soi » les laissera perdants (5).

Dans une enquête menée par l’équipe de Caroline Hickman (GB) auprès de 10 000 jeunes âgés de 16 à 25 ans dans une dizaine de pays dont la France, 80% sont préoccupés par le climat et 60% sont « très anxieux ». 75% appréhendent le futur.
Aux Etats-Unis, 7 personnes sur 10 se sentent concernées par le changement climatique, un tiers se déclarent « très inquiets » et les climato-septiques ne sont plus que 20%.

Cette anxiété n’est pas une maladie, mais une réaction aux faits (phénomènes climatiques extrêmes, médias) et surtout, à l’inaction.
Ce qui pousse aux actions individuelles (Cf. attitude de certains étudiants de grandes écoles, changements de modes de vie) et aux petits gestes quotidiens.


anxiété réaction


Et ce, sous le regard condescendant de certains « vieux » qui se prêtent à l’infantisme, c’est-à-dire à une attitude de mépris et à un refus d’écoute des jeunes qui utilisent tous les canaux médiatiques pour se faire voir et entendre. Il suffit de se remémorer les réactions contre l’icône Greta Thunberg devenue leur bête noire, l’adolescente manipulée par ses parents et qui ose donner des leçons aux « vieux ». Oui, tout ceci est vrai, y compris ce qu’elle raconte !


Combien de temps encore les énergies fossiles vont-elles continuer à édicter leur loi ?

L’économiste Céline Guivarch résume les pistes suggérées dans un des volets du dernier rapport du GIEC d’Avril 2022 pour répondre aux objectifs des réductions d’Egs (6).

Pour l’instant, 80% des énergies consommées sur la planète sont d’origines fossiles.

Les pétroliers continuent leurs gros business comme si la nécessaire et rapide fin des usages du charbon, du pétrole et du gaz n’existait pas. Ils font le dos rond, engrange des profits astronomiques, font durer cette situation par du lobbying et communiquent sur leurs vertus environnementales en citant leurs investissements sur les énergies renouvelables.
Ce jeu de dupes ne peut plus durer.

pétroliers charbon


Le GIEC rappelle qu’il existe des priorités pour suivre une trajectoire menant au plus vite à la neutralité carbone :

  • Cesser de faire ce qui est contraire aux objectifs
  • Investir et réorienter massivement vers les énergies renouvelables
  • Stopper les investissements sur les énergies fossiles

Ces priorités doivent se mener en synergie avec les questions sociales, de santé, et environnementales.

Parmi les 2 000 trajectoires envisagées, aucune n’est possible sans un déploiement général des EnR, certaines trajectoires se passent du nucléaire, d’autres se passent des technologies de captage.

On retrouve certains scénarii proposés par l’Ademe, Négawatt et RTE l’année dernière.

Bref, il y a encore de l’espoir. Mais rappelons le mot du philosophe Comte-Sponville : « espérer est la marque de l’impuissance ». Alors, réveillons-nous une bonne fois. Il ne reste qu’à agir ...


 

  1. Podcast « chaleur humaine » - Lemonde.fr
  2. « Pour s’adapter, plus on tarde, moins on sera libre de choisir » - Chaleur humaine - 1/5, interview de Magali Reghezza-Zih  par Nabil Wakim - Le Monde - 17 Août 2022
  3. « L’injonction aux petits gestes pour le climat peut être contre-productif » - Chaleur humaine - 2/5 interview de Sophie Dubuisson-Quellier par Nabil Wakim - Le Monde - 18 Août 2022
  4. « Il peut y avoir des alliances entre le climat et la question sociale » - Chaleur humaine - 3/5, interview de Lucas Chancel par Nabil Wakim - Le Monde - 19 Août 2022
  5. « L’anxiété est une réponse saine aux menaces écologiques » - Chaleur humaine - 4/5, interview de Laélia Benoît par Nabil Wakim - Le Monde - 20 Août 2022
  6. « On continue à trop investir dans les énergies fossiles » - Chaleur humaine - 5/5, interview de Céline Guivarch par Nabil Wakim - Le Monde - 21 et 22 Août 2022



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