Le « client » n'est pas la source des émissions de carbone


Par Bernard Sesolis - Expert Energie Environnement


Ce titre est une paraphrase d’une célèbre assertion de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter : « Le client n’est pas la source de l’innovation ». Pour lui, « S’il n’y a que des petites entreprises, on restera dans la zone des rendements constants. L’économie risquera de demeurer dans l’état stationnaire […]. Au contraire, les grandes entreprises … vont prendre l’initiative du progrès en finançant des recherches. » (1). L’économie actuelle se base toujours sur la vision de Schumpeter pour affirmer comme lui que « Le processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s'y adapter ».


Il faudrait donc toujours proposer du « périmable », du rapidement obsolète, du non réparable. Sinon, on risquerait de bloquer le progrès, la croissance, l’emploi, et d’empêcher la majorité des terriens à accéder au « bonheur » de consommer.
Mélanger le besoin et l’attente, marier l’obsolescence et l’addiction (en français : la désuétude et l’assuétude), voilà donc la formule magique du moteur économique et de la guerre commerciale mondialisée. Elle est pourtant fondamentalement antinomique avec les objectifs du développement durable et les échéances de 2050 et 2100 auxquelles la plupart des pays ont fini par en accepter le principe, tout du moins, sur le papier.

Qu’en est-il concrètement ?

progrès recherche

L’obsolescence d’un bien de consommation désormais indispensable


Un état des lieux toujours aussi alarmant et la France au 5ème rang

Selon le dernier rapport annuel de Climate Transparency, entité composée de 14 groupes d’experts et d’universités de tous pays, les pays du G20 représentant les ¾ des émissions de gaz à effet de serre n’ont globalement baissé leurs émissions que de 0.1% en 2019 après les avoir fait croître de +1.4%/an en moyenne entre 2005 et 2017 ! (2). Ces 20 pays ont accordé 110 milliards € de subventions pour les énergies fossiles en 2019, soit 10% de plus que l’année précédente. La France est au 5ème rang de ce triste classement.

On peut noter que les principes schumpétériens ne s’appliquent pas quand ça arrange à court terme … ce qui est le cas pour l’énergie par exemple.

Dans les plans de relance à la suite de la pandémie, 54% de la part destinée à l’énergie revient aux énergies fossiles, et ce, pratiquement sans aucune condition environnementale ! 4 pays seulement, dont la France, ont davantage soutenu les énergies « vertes ».

Le bâtiment fait figure de moins mauvais élève que les autres secteurs : les émissions de GES y ont baissé de 0.9% en 2019. Cependant, le bon rythme serait d’atteindre -1.5%/an et -3.2%/an après 2025.

Les actuels arbitrages sur la future réglementation pour la construction neuve RE2022 (3) et les stratégies envisagées pour la rénovation (4) semblent incompatibles avec cette nécessité.


Qui décrète l’obsolescence, et sur quoi ?

L’association « HOP » (Halte à l’Obsolescence Programmée) avait porté plainte contre Apple et Epson fin 2017 (5). Des actions similaires ont été intentées dès 2008 en Italie, Chine (!), Corée du Sud (!!). Une loi votée en France en 2014 impose aux distributeurs d’afficher lisiblement une information sur la disponibilité des pièces détachées. Une enquête de 60M de consommateurs a montré que 60% des magasins visités n’affichent rien sur le sujet. Le décret d’application ne sanctionne pas les contrevenants (6). Des mesures concernant les garanties et les dispositions en faveur de la réparation ont fait l’objet en 2020 d’une autre loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire (7). Il sera intéressant d’examiner comment cette loi sera appliquée.

A ce stade, on peut nuancer le propos en rappelant ce que l’Ademe a défini en 2012 sur la question de l’obsolescence (8) :

« Attention : il peut y avoir « obsolescence » sans que celle-ci soit « programmée ». Ainsi convient-il de différencier l’obsolescence programmée de l’obsolescence dite « fonctionnelle » et de l’obsolescence « d’évolution » :

  • L’« obsolescence fonctionnelle » : le produit ne correspond plus aux usages attendus d’un point de vue technique (exemple : incompatibilité avec de nouveaux équipements), réglementaire et/ou économique.
  • L’« obsolescence d’évolution » : le produit ne correspond plus aux « envies » des consommateurs. Ce cas de figure correspond à ce qui est communément appelé « effets de mode ». Ce type d’obsolescence peut être guidé par certains fabricants qui cherchent à augmenter la fréquence de renouvellement de leurs produits.


Nuancer oui, mais il faut aussi éviter de se raconter des histoires.

Pour le fonctionnel, il est défini des « usages attendus ». Pour les évolutions, la mode est liée aux « envies » des consommateurs. Différencier les envies et les usages attendus revient à oublier les pratiques du matraquage publicitaire utilisant tous les canaux de communication. Les réseaux sociaux et ses influenceurs jouent aujourd’hui un rôle très important dans l’évolution des modes et des « usages attendus ».


consommation augmentation

- Source : biotop - 


La 5G et la voiture électrique sont-elles du ressort de l’usage attendu ou de l’envie du consommateur ? En fait, ni l’un, ni l’autre. Ces deux notions s’entremêlent et sont faussement justifiées par une offre pour qui l’obsolescence est vitale. Cette obsolescence est toujours programmée et la nuance porte sur le mode de programmation : soit on ringardise un objet de consommation via la pression publicitaire, soit on fabrique des objets fragiles ou non réparables, l’un n’empêchant pas l’autre ! Seule l’augmentation de la consommation compte et tous les moyens sont bons pour cette croissance purement quantitative.

Mais attention, les principes de Schumpeter sont mis en exergue de manière sélective. Sur les questions environnementales et écologiques, on devrait considérer que des pans entiers de l’industrie sont dorénavant obsolètes et qu’il faut d’urgence les remplacer. Mais, de nombreuses entreprises dominantes résistent, évidemment. Des chercheurs de l’ESC Clermont Business School (9) avancent « qu’il faut passer d’une gestion du maintien de l’existant à celle d’une fermeture des activités que condamne les catastrophes à venir ». Ils évoquent le symbole Air France, véritable fleuron, mythe et patrimoine national.

Il faut à tout prix sauver le soldat « Avion » et le tourisme de masse. Ici, pas question d’obsolescence. Il faut que le consommateur continue à désirer se retrouver avec pleins d’autres aux mêmes endroits et en même temps. On promet un retour « à la normale » en 2024 !
La recherche-développement bat son plein pour mettre au point des avions « écologiques ». Trop de profits pointent à l’horizon pour renoncer et trop de nouveaux clients potentiels émergent en Asie, en Amérique du Sud, et probablement également en Afrique avec ses 2 milliards d’habitants en 2050.

Commercialement, tout deviendrait miraculeusement « bas-carbone » : l’avion, l’automobile individuelle (vous savez bien, la tuture électrique qui fonctionne très majoritairement au charbon sur la planète), l’alimentation (30% de la production mondiale à la poubelle avec en plus une production massive d’obèses dans les pays riches et des sous-nourris dans les pays très pauvres ou en guerre), le béton, les fruits bio exotiques ou hors saison, …

Des pans entiers de l’industrie et du commerce ne s’encombrent même pas d’un vernis écologique, et sont finalement moins hypocrites, quoique peu diserts sur leurs pratiques. C’est en particulier le cas du marché des textiles et du prêt-à-porter. A ce propos, un documentaire sur la chaine Arte le 9 Mars, « Fast Fashion », est édifiant. Des marques ayant pignon sur rue (10) sur toute la planète proposent des vêtements rapidement démodables, peu coûteux tout en s’inspirant de l’industrie du luxe en piratant des modèles. Il s’agit pour ces entreprises, extrêmement lucratives pour les principaux actionnaires, de faire en sorte qu’un maximum de consommateurs ait accès à des articles leur permettant à peu de frais de faire comme les riches : changer de vêtements souvent et « rester tendance ». Ce business induit des catastrophes écologiques, sociales, sanitaires. L’obsolescence est ici poussée au paroxysme.

Le bilan carbone du client est épouvantablement inimaginable, et tout est fait pour qu’il ne l’imagine pas !

Qui pourrait stopper ces délires ? Le consommateur qui prend conscience et qui finit par changer ses modes de vie qu’on lui impose ? La demande pourrait-elle modifier l’offre … pour une fois ? Les « colibris » seraient-ils capables d’infléchir le marché ?

On sent que sans eux, sans nous, cela ne sera pas possible. Mais on sent aussi, qu’eux seuls n’y parviendront pas. Avec qui d’autre alors ? Les politiques ?


L’action politique sur les marchés

Je ne m’étendrais pas sur les théories de Keynes. Mais on peut simplement rappeler, comme le fait Mickaël Lavaine, maître de conférences en droit public à l’université de Bretagne (11), que suite à la pandémie, les Etats ont pu en quelques jours en 2020 :

  • Fermer les frontières
  • Bloquer les prix
  • Revoir le droit du travail
  • Envisager de nationaliser
  • Rappeler que l’économie est un attribut de la souveraineté


Les lois du marché n’ont rien de physiques ou de naturelles … Il s’agit d’une construction juridique. Le politique peut quand il veut.

Dès lors, appliquer la doxa de la sacro-sainte croissance sans se poser la question de ce qui doit croître pourrait être remis profondément en cause. Beaucoup d’économistes, et non des moindres, confondent encore quantité et qualité (exemple : cf. (12)).

Il est trop facile de justifier la gabegie mondiale en opposant la frugalité au bonheur. Mais cette fake-news fonctionne encore très bien. Pour casser les reins à cette opposition factice, il faudra que des citoyens continuent à démontrer que consommer n’importe quoi n’a jamais rendu heureux et que voter n’importe qui fait finalement perdurer des économies subies au lieu de réaliser des possibles vertueux et de rendre l’obsolescence obsolète.


 

  1. « Capitalisme, socialisme et démocratie » - Joseph Schumpeter - 1942
  2. « Les rejets carbonés des pays du G20 en légère baisse » - Le Monde - 19 Novembre 2020 - Audrey Garric,
  3. Pourquoi continuer à l’appeler RE2020 ??
  4. « Loi Climat et résilience : si l’Etat n’organise pas activement la rénovation énergétique, elle ne se fera pas » - Le Monde - 24 Mars 2021 - collectifs d’associations et d’ONG
  5. « Obsolescence déprogrammée » - Le Monde - 18 et 19 Février 2018 - Catherine Rollot
  6. Décret n° 2014-1482 du 9 Décembre 2014 relatif aux obligations d'information et de fourniture concernant les pièces détachées indispensables à l'utilisation d'un bien
  7. Loi n° 2020-105 du 10 Février 2020
  8. Cf. site web du ministère de l’Écologie ou bien encore la rubrique de Wikipédia
  9. « Une ingénierie de la disparition » - Le Monde - 7 et 8 Juin 2020 - Diégo Landivar, Emmanuel Bonnet, Alexandre Monnin, Sophie Marmorat, chercheurs au groupe ECS Clermont
  10. Zara, H et M, …
  11. « Les lois du marché sont politiques » - Libération - 16 Avril 2020 - Mickaël Lavaine
  12. « Il est temps d’inventer l’écolo-productivisme » - Le monde - 18 et 19 Octobre 2020 - Jean Pisani-Ferry



Commentaires

Aucun commentaire actuellement, soyez le premier à participer !

LAISSER UN COMMENTAIRE

ABONNEZ-VOUS !
Ce site respecte strictement la réglementation RGPD sur les données personnelles. Pour connaitre et exercer vos droits, vous pouvez consulter notre politique de confidentialité
Reférencement gratuit

Référencez gratuitement votre société dans l'annuaire

Suggestions

Gestion énergétique des bâtiments tertiaires et multisites

Gestion énergétique des bâtiments tertiaires  et multisites

En réponse au décret tertiaire et décret BACS pour optimiser la gestion énergétique des bâtiments tertiaires et multisites : solution EMS et comptage électrique communiquant


Programme des plénières de la 5ème édition EnerJ-meeting Paris

Programme des plénières de la 5ème édition EnerJ-meeting Paris

Découvrez le programme des plénières de la 5ème édition EnerJ-meeting Paris qui aura lieu le 7 septembre 2021 au Palais Brogniart.


Projet de loi Climat & Résilience - Vote définitif à l'Assemblée nationale et au Sénat : l'écologie dans nos vies

Projet de loi Climat & Résilience - Vote définitif à l'Assemblée nationale et au Sénat : l'écologie dans nos vies

Prenons connaissance du projet de loi Climat et Résilience qui a été adopté relatif à l'écologie et qui a pour vocation d'entraîner à une transformation écologique.


BBC Effinergie Rénovation : un nouveau label pour les enjeux globaux du bâtiment

BBC Effinergie Rénovation : un nouveau label pour les enjeux globaux du bâtiment

L’association Effinergie présente les grandes lignes du label BBC Effinergie Rénovation qui sera applicable cet automne.


Nouvelle réglementation RE2020 pour le neuf : le Bbio sacrifié et un bâti pas plus performant

Nouvelle réglementation RE2020 pour le neuf : le Bbio sacrifié et un bâti pas plus performant

La nouvelle réglementation RE2020 qui a pour but d'encadrer la performance énergétique des constructions neuves semblerait moins ambitieuse qu’attendue.


La construction hors site ou la construction industrialisée, le rapport de l’année

La construction hors site ou la construction industrialisée, le rapport de l’année

La construction hors site offre un nouvel angle d'action pour construire des bâtiments conformes à la prochaine RE2020 : sobres en énergie, performants et à moindre coût.


RE2020 : évolutions, nouveautés et avis d’un bureau d’études référent

RE2020 : évolutions, nouveautés et avis d’un bureau d’études référent

La Réglementation Environnementale 2020, reportée à 2021, continue d'inclure nouveautés et évolutions. Nathalie Tchang, directrice BET TRIBU ENERGIE, nous en présente les détails.


Construire bas carbone, le guide à l’usage des décideurs du bâtiment

Construire bas carbone, le guide à l’usage des décideurs du bâtiment

Construire bas carbone est désormais une nécessité pour endiguer le changement climatique. Ce guide à l'attention des décideurs du bâtiment est une aide précieuse pour tenter d'y parvenir


Titre V pour les récupérateurs de chaleur Ridel-Energy

Titre V pour les récupérateurs de chaleur Ridel-Energy

Pouget Consultants a accompagné Ridel-Energy dans le déploiement du Titre V pour les récupérateurs de chaleur (centrale frigorifique et groupes d'eau glacée)


Construction vertueuse en bois : répondre à la demande

Construction vertueuse en bois : répondre à la demande

Revenons sur la filière bois qui a commencé dans les années 80 ses actions de communication pour convaincre essentiellement les collectivités locales.


2020 / 2030, dix ans pour sortir du pétrole et du gaz

2020 / 2030, dix ans pour sortir du pétrole et du gaz

Prenons connaissance du constat établi pour sortir du gaz et du pétrole et également de la fin des énergies fossiles.


Réglementation environnementale : le décret RE2020 est enfin paru !

Réglementation environnementale : le décret RE2020 est enfin paru !

Le décret de la réglementation environnementale 2020 (RE 2020) est enfin paru ! On y trouve des précisions quant à l'énergie, le carbone et le confort d'été.


Le décret tertiaire : une révolution d’objectifs et de méthodes

Le décret tertiaire : une révolution d’objectifs et de méthodes

Le décret tertiaire révolutionne les objectifs de performances en termes de consommation d'énergie des bâtiments. C'est ce que nous détaille Joséphine Ledoux du BET ENERA.


Typologie des contrats d’exploitation en copropriété

Typologie des contrats d’exploitation en copropriété

CEGIBAT dresse une typologie des contrats d'exploitation en copropriété. Découvrez les différentes garanties légales, les postes de facturation ou encore la négociation d'un contrat.


Rénovation énergétique et label BBC-Effinergie Rénovation : le point en 2020

Rénovation énergétique et label BBC-Effinergie Rénovation : le point en 2020

235 000 logements sont engagés dans une rénovation basse consommation en 2020, dans le résidentiel. C'est près de 25% des logements Effinergie