Smart pour tous : vers la solidarité ou la solitude ?

20 Mars 2014

Par Bernard Sesolis - Expert Energie Environnement -

C’est après un cauchemar que j’ai décidé de vous entretenir de ma mauvaise humeur. Cette nuit, j’y voyais l’Europe, en déclin politique, économique, financier et moral, transformée en un grand parc de tourisme et un lieu de villégiature pour les 3ème et 4ème âges. Les jeunes étaient partis dans les 4 autres continents pour travailler, créer, fonder une famille …


Ce songe très désagréable a déclenché des interrogations qui interagissent et que je vous livre.

 

  • Comment gérer le vieillissement de la population, sujet préoccupant pour l’Europe, le Japon et dans une moindre mesure, l’Amérique du Nord surtout avec l’émergence du papy boom ?

  • Les « smart technologies » connectant tout à tout engendrent-elles des attitudes solidaires ou des comportements centrés sur sa propre personne. Question sans manichéisme. La solidarité considérée comme plus vertueuse que l’individualisme souffre de la nécessité de la dépendance aux autres. Cette question sociétale, rassurez-vous, ne sera pas abordée dans cette humeur. Je n’ai pas de compétences pour être pertinent sur ce sujet. Et ce n’est pas le lieu.

  • La « smart city » est-elle soluble dans le développement durable ?

Probablement, un écho de mes humeurs du mois dernier et de mes lectures récentes sur le bâtiment et le développement durable que je vous livre.

Les enjeux de la « Silver économie » 

Dans le dossier «  argent et placements » du « Monde » daté du 5 Mars 2014, de nombreuses pages sont consacrées à la question de l’autonomie et la dépendance du 3ème âge. Un projet de loi sur la dépendance sera proposé en Avril 2014 par Michèle Delaunay, ministre chargée des personnes âgées.
Cette loi déjà considérée comme trop timide par les professionnels du secteur vient néanmoins de sortir de 10 ans de reports successifs et un enterrement il y a 4 ans. 645 millions € seraient alloués au traitement de la dépendance. Mais c’est encore trop peu estime Marie Odile Desana de l’association « Alzheimer » face au coût de la dépendance (30 milliards €). La question du financement vient percuter les contraintes budgétaires, le ras le bol fiscal.


L’INSEE estime que le nombre de personnes dépendantes va passer de 1,3 million en 2013 à 2 millions en 2040. Les plus de 60 ans passeront de ¼ à 1/3 de la population entre 2020 et 2060. A cette époque, un français sur six aura plus de 75 ans ...


Aux Etats Unis et au Royaume Uni, un secteur traitant le vieillissement de la population s’est structuré et s’est concrétisé par le développement de produits et de services. Des aides gouvernementales octroyées depuis longtemps ont permis de développer des aides à domicile moins coûteuses que les placements en maisons spécialisées ou que l’hospitalisation. C’est la « Silver économie ». Les consultants de « Senior Stratégie » évaluent que  son marché mondial va passer de 2,7 milliards € en 2010 à 25 milliards € en 2020 ! 


En France, l’appréhension de se lancer dans le marché « sénior » est encore prégnante. Selon Alex Villemeur (Université Paris-Dauphine), 350 000 postes seraient à pourvoir dans les services à la personne.

Les séniors : un marché fatalement prometteur

Dès la fin des années 80, époque de l’émergence de la domotique, une réflexion sur l’application aux personnes dépendantes a été menée. Mais ce travail est passé aux oubliettes avec l’enterrement de la domotique.
Depuis, l’exemple des anglo-saxons, le développement techniques et l’opportunité, les enjeux économiques ont fait émerger un marché. Des nouveaux produits spécifiques sont disponibles : téléphones spéciaux pour séniors, domotique du maintien à domicile : surveillance médicale, alarmes, robotique, corrections des carences (mal voyance, surdité, … et accessibilité).


Des acteurs franciliens de la Silver économie se sont regroupés dans une entité dénommée « Silver Valley ».
Citons le bouquet de services mis en place par Blue Linéa s’appuyant sur un bracelet détecteur de malaise. Leur chiffre d’affaire a bondi de 1000 % en 2 ans. Des détecteurs de fumées, de gaz, des chemins lumineux, etc…sont aujourd’hui commercialisés. La société Legrand annonce que cette part de marché qui ne représente encore que 1% de leurs activités, soit quand même 40 millions €, est en nette progression.
La société Dovo propose des portables à touches larges avec une interface très simplifiée, notamment pour des appels d’urgence. 400000 unités ont été vendues en 2013, soit 60% de plus que l’année précédente. Orange et Fujitsu proposent un smartphone ralentissant le débit oral pour faciliter la compréhension et intégrant un protocole d’envois automatiques de SMS ou d’appels d’urgence sur 3 numéros préenregistrés.


Cependant l’offre industrielle aussi performante soit-elle ne suffit pas. Il faut mettre en place des labellisations pour protéger ces « consommateurs » particulièrement fragiles, encadrer le démarchage, protéger la confidentialité des données, mobiliser les médecins qui sont les prescripteurs.

Les smart technologies pour les séniors : Oui, … mais …

Il est indéniable que la Silver économie est très séduisante car elle rend compatible des contraintes sociales et économiques. Mais il faut prendre garde aux mots. Le « maintien » à domicile a une connotation péjorative.


S’il est évident qu’une grande majorité de personnes dépendantes, souvent âgées, préfèrent rester dans leur logement, leur quartier, leur environnement relationnel, le mot « maintien » n’est pas neutre. Pourquoi ne pas dire « soutien » plutôt que maintien. Je ne veux pas pinailler. Mais il me revient que dans les premières tentatives de mise en place d’une domotique adaptée, les acteurs sociaux nous mettaient déjà en garde. L’aide aux personnes âgées leur permettant de les maintenir chez elles pouvaient engendrer des effets pervers. Par exemple, que la famille passe moins souvent, voire plus du tout puisque la grand-mère pourrait dorénavant se débrouiller seule ... Et en cas de problème, le « service associé » serait là. Les risques d’effets négatifs doivent être pesés. « Smartiser » un logement ne doit pas distendre les liens affectifs, ne pas chambouler les liens sociaux, ne pas déclencher plus de solitude que de solidarité.


Vous l’aurez compris, chaque cas est différent. Avant de prescrire un « soutien », il faut connaître l’environnement familial. Un médecin seul, un architecte ou un ingénieur seul ne trouveront pas les bonnes solutions. On ne peut pas s’affranchir d’un diagnostic de la situation de la personne et de son logement dans sa globalité, c’est à dire sans les services sociaux déjà impliqués ... et la famille. C’est un peu lourd, mais cela vaut largement le coup pour la personne concernée, … et pour la sécurité sociale.

Une Silver économie vertueuse est à ce prix. Son développement sera durable à condition que  la sphère sociale soit aussi bien prise en compte.

Qui peut le moins, peut le plus

L’inversion de cet adage est évidemment volontaire. Il traduit l’idée qu’il faudrait inverser complètement la démarche des ergonomes. La conception d’un produit s’appuie sur les fonctions qu’il doit pouvoir assurer.  Beaucoup de produits matériels et logiciels ont des capacités telles que seulement 5 à 10 % des possibilités sont exploitées par l’utilisateur.

Songez aux fonctions d’un Smartphone ou d’une tablette qui sont vraiment sollicitées quotidiennement. Observez la manière dont est utilisé un tableur Excel, un appareil photo numérique sophistiqué, un thermostat programmable. Le syndrome du magnétoscope de la fin du siècle dernier ne nous guette pas. Il est là !


L’offre est trop riche. S’il est préférable de posséder un produit ayant 30 fonctions plutôt que 10, surtout pour le même prix, l’interface homme/machine se complexifie au point où, justement, l’utilisateur finit par se cantonner aux quelques fonctions élémentaires et prioritaires, motivations principales de l’achat.


Le processus du marché est banal. Il s’agit à la fois de faire mieux que le concurrent et de toucher le public le plus large. Et quand il faut imaginer un produit pour un utilisateur spécifique, on part du général, du compliqué, pour faire plus simple en réduisant les possibilités du produit aux spécificités de l’utilisateur. C’est ce processus qui est en marche pour créer des produits « sénior » : peu de fonctions, automatismes, ergonomie simplifiée à l’extrême, grosses touches du smartphone, etc …
Mais en fait, la majorité des consommateurs rêvent de disposer de produits simples à comprendre et à manier. Mais il est toujours plus compliqué de faire simple que … compliqué.


Pourtant, le développement des smart technologies qui connectent tout à tout devrait tendre à simplifier drastiquement les interfaces.

C’est pourquoi la Silver économie pourrait améliorer l’offre des produits grand public. Partir du plus simple et si, réellement besoin, ajouter des fonctions. Et non pas faire l’inverse qui consiste à adapter en simplifiant un produit d’usages complexes.


Cette démarche basée sur la demande et non plus sur l’offre pourrait modifier la manière de penser un produit. La Silver économie deviendrait un des moteurs des smart technologies !
Plus de déferlante de gadgets (rappelez-vous la brosse à dent communicante…) et des produits facilement utilisables. C’était l’oreille ou la queue du taureau évoquée dans mon « humeur » de janvier-février : un des moyens de réduire l’effet rebond est l’amélioration de l’ergonomie des interfaces.

Le bâtiment, la ville, les vieux

Toujours dans ce même dossier du « Monde », l’article « Rester chez soi, un souhait compliqué à réaliser » signé par Marie Pellefigue résume d’autres aspects du soutien à domicile des personnes âgées. En particulier, le sujet très lourd de l’accessibilité, qui ne concerne pas seulement les retraités, pose le problème fondamental de l’évolution dans le temps des logements et de la ville. Seulement 21% des logements occupés par des personnes d’au moins 80 ans ont fait l’objet de travaux d’aménagement (sols non glissants, équipements sanitaires utilisables, accessibilités aux rangements, …).

Ce chiffre est le résultat de tous les freins actuels. Ils sont moins techniques que financiers et juridiques. Par exemple, le vote de travaux d’aménagements dans les parties communes dans une copropriété reste souvent un vrai casse-tête.


La Silver économie ne se réduit pas à des nouveaux produits issus des start-up. Elle concerne la mise en place d’un jeu d’acteurs tissant un lien social aussi affectif qu’efficace. Elle pose également la question de l’adaptabilité des bâtiments, aussi bien dans les opérations de réhabilitation en bâtiments existants que dans la conception des constructions à venir. Un bâtiment ou un projet urbain ne peut s’inscrire dans une démarche de développement durable sans une réflexion approfondie et des actes en conséquence concernant l’adaptabilité.


Et ce, pour une ville plus solidaire réduisant les solitudes, en particulier générationnelles.

 

Bernard Sesolis
bernard.sesolis(at)gmail.com


Commentaires

  • Jean-Marc
    0
    21/03/2014

    Bonjour,

    Pour répondre à cette problématique, le NPdC n'est pas en reste et vient d'inaugurer une nouvelle licence intitulée "Ingénierie & Santé publique, Technologies nouvelles & Autonomie de la Personne" par la sortie prochaine d'une première promotion au Lycée Colbert de Tourcoing.
    Après un BTS en domotique, les élèves suivent une année de formation comprenant de la communication en informatique, de l'Ergothérapie, de la stratégie d'entreprises, des technologies nouvelles, des intervention de professionnels, des stages et un projet tutoré.
    Ce cursus se réalise par le partenariat du Lycée Colbert à Tourcoing labellisé "Lycée des Métiers du Web" et l'ILIS au sein de l'Université de Lille II.
    Au terme de cette formation, les promus peuvent répondre très spécifiquement par des technologies nouvelles au service de l'humain.
    Voici les deux sites des établissements qui vous permettront de faire plus ample connaissance de ces technologies du futur
    http://www.lyceecolbert-tg.org/ et http://ilis.univ-lille2.fr/ .
    Contrairement à ce que de nombreuses personnes peuvent croire et crient à tort, la domotique n'est pas un "gadget onéreux" mais bien une technologie au service de l'humain lorsqu'elle est bien pensée par de vrais professionnels dont le seul souci est d'écouter les besoins du client et de lui fournir uniquement ce qu'y lui est nécessaire.
    Malheureusement, le marché est envahi par des pseudo-domoticiens à la merci de leur grossiste et des fabricants qui ne recherchent que le profit !!!


LAISSER UN COMMENTAIRE

ABONNEZ-VOUS !
Ce site respecte strictement la réglementation RGPD sur les données personnelles. Pour connaitre et exercer vos droits, vous pouvez consulter notre politique de confidentialité
Reférencement gratuit

Référencez gratuitement votre société dans l'annuaire

Suggestions

Equipements de bornes de charge pour véhicules électriques dans le multi-résidentiel

Le marché des véhicules électriques est en pleine expansion, il est donc important d'équiper le multi-résidentiel par des bornes de charge.


La construction hors site ou la construction industrialisée, le rapport de l’année

La construction hors site ou la construction industrialisée, le rapport de l’année

La construction hors site offre un nouvel angle d'action pour construire des bâtiments conformes à la prochaine RE2020 : sobres en énergie, performants et à moindre coût.


RE2020 : évolutions, nouveautés et avis d’un bureau d’études référent

RE2020 : évolutions, nouveautés et avis d’un bureau d’études référent

La Réglementation Environnementale 2020, reportée à 2021, continue d'inclure nouveautés et évolutions. Nathalie Tchang, directrice BET TRIBU ENERGIE, nous en présente les détails.


Rafraîchissement naturel des bâtiments, les solutions adiabatiques

Le rafraîchissement adiabatique se base sur un principe naturel de rafraîchissement dû à l'évaporation de l'eau contenu dans l'air chaud.


Projet de loi Climat & résilience : mesures sur la rénovation des logements

Projet de loi Climat & résilience : mesures sur la rénovation des logements

Le projet de loi Climat et résilience vient de cibler de mesures concernant la rénovation des logements. Ce qu'il faut retenir !


Rénovation énergétique et l’accompagnement au montage des projets : la clé du succès

Rénovation énergétique et l’accompagnement au montage des projets : la clé du succès

Prenons connaissance de la réaction des architectes selon le rapport Sichel remis à la ministre déléguée au logement Emmanuelle WARGON.


Le « client » n'est pas la source des émissions de carbone

Le « client » n'est pas la source des émissions de carbone

Prenons connaissance d'une autre loi en 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire.


Eloge pour des dépenses de fonctionnement comprises, attendues et accompagnées

Eloge pour des dépenses de fonctionnement comprises, attendues et accompagnées

Prenons connaissance de cet éloge pour des changements et investissements à mettre en oeuvre pour obtenir des changements structurels.


Webinaires 2021 sur l’optimisation hydraulique proposés par IMI Hydronic

Webinaires 2021 sur l’optimisation hydraulique proposés par IMI Hydronic

Découvrez les webinaires 2021 organisés par IMI Hydronic sur la thématique des solutions hydrauliques pour répondre aux nouvelles contraintes d’optimisation énergétiques et environnementales.n


Construire bas carbone, le guide à l’usage des décideurs du bâtiment

Construire bas carbone, le guide à l’usage des décideurs du bâtiment

Construire bas carbone est désormais une nécessité pour endiguer le changement climatique. Ce guide à l'attention des décideurs du bâtiment est une aide précieuse pour tenter d'y parvenir


ALLIANCE DU BATIMENT : le regroupement des acteurs pour démocratiser le BIM

ALLIANCE DU BATIMENT : le regroupement des acteurs pour démocratiser le BIM

Démocratiser le BIM (Building Information Modeling), tel est l'objectif de L'ALLIANCE DU BATIMENT. Considérant les avancées du secteur et visant un langage commun.


Gestion énergétique des bâtiments tertiaires et multisites

En réponse au décret tertiaire et décret BACS pour optimiser la gestion énergétique des bâtiments tertiaires et multisites : solution EMS et comptage électrique communiquant


La Copro des Possibles monte en charge auprès des professionnels et se décline en virtuel

La Copro des Possibles monte en charge auprès des professionnels et se décline en virtuel

La copro des possibles souhaite remettre l'humain au centre des décisions pour souder les liens au sein des conseils syndicaux


Rénovation énergétique en copropriété : Trophées métropolitains CoachCopro 2021

Rénovation énergétique en copropriété : Trophées métropolitains CoachCopro 2021

Le mercredi 24 mars 2021 se déroulait la cérémonie virtuelle de remise de prix des Trophées métropolitains CoachCopro 2021.


Deux nouveaux décrets pour le DPE

Deux nouveaux décrets pour le DPE

Le diagnostic de performance énergétique fait l'objet de deux nouveaux décrets à connaître : ce qu'il faut savoir pour la vente ou la location d'un bien dès le 01/07/2021 !