« Sans transition » ... et surtout sans se raconter d’histoires car il n’y a pas de transition énergétique

Par Bernard REINTEAU, journaliste spécialisé le 05 Février 2024

Le livre de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, paru mi-Janvier, « Sans transition », pose clairement les énergies et les industries carbonées sans une perspective historique. À savoir, des faits et des idées. Indispensable et à contre-courant.


transition énergétique

Recommandé dans toutes bonnes librairies


Il n’y a pas de transition énergétique, il n’y en a jamais eu

Les premières interviews de Jean-Baptiste Fressoz, auteur de Sans Transition, une nouvelle histoire de l’énergie, paru le 12 Janvier dernier, laissaient penser que son livre allait faire un peu de bruit. Au micro, il y racontait comment le bois avait été indispensable à l’exploitation du charbon, et que ce « nouveau » combustible n’avait pas mis de côté l’ancien, quelque en était l’usage – charbon de bois ou combustion de bois.
Au contraire, les deux secteurs, la forêt et la mine, avançaient ensemble, réellement intriquées. D’une part, il fallait des quantités phénoménales de bois de soutènement pour les galeries ; d’autre part, le charbon de bois est toujours utilisé en sidérurgie. L’idée qu’il suit dans son ouvrage est à rebrousse-poil : il n’y a pas de transition énergétique, il n’y en a jamais eu ; lui parle de symbiose entre bois, charbon, pétrole, gaz, électricité, …

Evidemment, en librairie, le traditionnel bandeau marketing qui ceinture l’ouvrage prend des allures de chiffon rouge : « La transition énergétique n’aura pas lieu ». De fait, la mention de l’éditeur prend un sens très symbolique : à quel seuil sommes-nous arrivés ?

Cette accroche est en fait plutôt maladroite, car l’auteur ne traite pas du futur, mais de l’histoire des énergies. Et ceux qui chercheraient une alternative aux propos souvent anxiogènes dithyrambiques de la transition énergétique ne trouveront pratiquement rien pour les aider. Simplement, ils en apprendront beaucoup sur le siècle passé.


Phasiste ? Non, symbiotique !

Après avoir lu ces quelques 330 pages – et très peu les 80 pages de références que le maquettiste a eu la gentillesse de ne pas placer en bas de page – qu’a-t-on appris ?

Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement, présente clairement son projet dès l’introduction. À la théorie qu’il nomme phasiste de la présentation de la succession de périodes énergétiques depuis le milieu du XIXe siècle, il propose de substituer un regard plus réaliste qui se caractérise par une symbiose entre toutes ces énergies.

De fait, le livre se partage en deux grandes parties. La première, de pratiquement des deux tiers du propos, où il présente les faits, qu’ils soient de natures techniques ou industriels, avec de nombreuses sources statistiques. Cette masse d’informations, de descriptions, de rapprochements et d’analyses alimente sa vision des choses.

Dans la seconde, il décortique méthodiquement l’expression « transition énergétique » : qui l’a inventé, qui l’a développé, qui la reprend actuellement ? Ce qui en donne une toute autre dimension.

Evidemment, cette manière de casser les rêves au lendemain de Noël avait tout pour déplaire. Et ça n’a pas tardé : pratiquement au lendemain de la publication du livre, des tribunes ont été publiées et signées pour dénoncer cette façon de présenter les choses et de « désespérer Billancourt ».

Car, nous le savons bien, l’île Seguin étant rase de toute chaîne de production, on a bien peu d’idéologie à se partager. Alors, voir la lutte contre le changement climatique se déballonner en moins de temps qu’il en a fallu à l’URSS pour disparaître, là, non !

À cela il faut rajouter une chose évidente : Jean-Baptiste Fressoz a un talent d’écriture et un humour qui font de lui un auteur tout différent des historiens traditionnels vis-à-vis de leur sujet. Certains passages feraient plus penser à Desproges qu’à Soboul ou Vovelle. Et, si on prend un plaisir réel à découvrir les choses très sérieuses qu’il nous raconte, on comprend aussi que sa manière franche de remettre l’église au centre du village peut être perçue comme provocatrice. Mais, n’est-il pas temps de le faire ?


Le maillage inextricable entre énergie et industrie

Dans cette nouvelle histoire de l’énergie, Jean-Baptiste Fressoz explique par le menu que les cycles énergétiques tels qu’ils sont enseignés depuis des dizaines d’années tiennent plus de la vue de l’esprit que de la réalité des faits. Ce qu’il avance chapitre après chapitre, c’est que, par exemple, le charbon comme le pétrole, ont - ou ont eu - des besoins énormes de bois ; que toutes ces énergies et les principales activités industrielles indispensables à nos sociétés – sidérurgie, ciment, textile, automobile, … – forment un maillage inextricable.

Au final, la transition tant vantée est un miroir aux alouettes.

L’ouvrage fourmille tant d’exemples de cette intrication. Prenons-en deux.
Jusque dans les années 60, quand le métal n’avait pas encore complètement remplacé le bois pour étayer les galeries des mines de charbon, l’Angleterre achetait des troncs en Russie. Ils étaient acheminés par brise-glace, initialement au fioul, et dans les derniers temps, à propulsion nucléaire. Comprenez-vous l’idée ?
Ou encore : Valourec, le fabricant de tubes pour les raffineries ou le transport du gaz, disposait de parcs forestiers pour lui assurer la disponibilité de bois et produire son propre charbon de bois, bien meilleur que la houille pour réaliser ses aciers spéciaux.

Allez, un troisième …
Autre usage privilégié du charbon de bois, seul ou en mélange avec du coke : le raffinage du silicium pour produire des cellules solaires pour les panneaux photovoltaïques.

Les chiffres rapportés disent bien que l’on n’est pas dans des cycles successifs, mais dans des phénomènes qui se cumulent.


D’où vient la transition énergétique ?

La deuxième partie sur la présentation du concept de transition énergétique et son analyse a aussi de quoi déciller.

Jean-Baptiste Fressoz lui donne ses fondements dans les années 30, avec le développement des « technocrates » aux États-Unis, un mouvement porté par des ingénieurs qui reposait sur de nouvelles théories malthusiennes – comment répondre aux besoins de la population en tenant compte des ressources de la planète. Il a trouvé un nouveau tremplin dans les années 40-50 à la faveur du développement de l’énergie nucléaire et de la possibilité de proposer une énergie infinie avec la surgénération. Pour les promoteurs de l’énergie nucléaire, arrêter les énergies fossiles et couvrir la planète de surgénérateurs constituait l’idée suprême du progrès.

À noter, décrit Jean-Baptiste Fressoz, que les informations sur les émissions de gaz à effet de serre par l’industrie, sur le réchauffement climatique, sur les limites de ressources, … étaient au cœur de toutes les discussions durant le XXe siècle, pas seulement depuis les années 70, date souvent retenue pour le rapport Meadows pour Le Club de Rome et la crise pétrolière de 73-74.

Par ailleurs, dans la description qui est faite des débats d’idées il y a pratiquement un siècle, on trouve de vraies résonnances avec celles que l’on entend actuellement.

Il faut aussi lire avec attention les pages où il décrit la mise en place du GIEC et son noyautage par les entreprises pétrolières. Comme il l’écrit dans la légende d’une figure, on trouve tous leurs représentants dans le groupe III du GIEC, celui sur les solutions au changement climatique, et aucun fabricant de bicyclettes …

À ce titre, cette deuxième partie du livre a un véritable effet amplificateur sur les propos développés dans la première. Car, s’il arrive à convaincre du caractère symbiotique des énergies et de leurs usages, l’auteur indique dans ces dernières pages que, malgré tout ce que l’on sait, les outils conceptuels et de gouvernance ne sont absolument pas à la hauteur des enjeux qui se profilent.

C’est à ce titre que ce livre présente un caractère à la fois terriblement utile – ça informe et ça décille – et, il faut bien le dire, terriblement déprimant, car il nous laisse littéralement les bras ballants.



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