Un éternel dilemme : toujours plus ou toujours mieux ?

Par Bernard SESOLIS, expert Energie Environnement le 23 Septembre 2015

Je ne citerai plus la COP21 jusqu’à la fin de l’année. Les médias abreuvent ceux qui s’intéressent au changement climatique jusqu’à saturation. Il y aura lieu d’en faire un bilan en temps voulu.

Pour l’instant, mon humeur de rentrée revient sur la question du « tout connecté ». Très prochainement, la connexion tout azimut va revenir en vitrine, Noël oblige. Et tous les fantasmes de l’«intelligence» généralisée et permanente au service du citoyen, la « smartitude » à toutes les sauces vont reprendre de la vigueur. Le futur proposé par quelques très grosses multinationales, trop connues pour être citées, mérite toujours réflexion et doit être examiné à l’aune d’autres démarches, d’autres initiatives totalement à l’opposé de celles attachées à une vision techniciste mondialisée et au business à court terme.

Du bâtiment connecté à la ville connectée, de l’objet connecté à l’individu connecté, tous ces sujets interagissent avec les questions liées aux conforts, à la santé, au bien-être, et au futur de la gestion de l’énergie et des matières premières.

Energie Environnement

La "smartitude" ou le tout connecté

1/ Le bâtiment à l’heure de l’internet des objets

C’est le titre d’un dossier de la revue Cahiers Techniques du Bâtiment (1) dont je vous recommande la lecture. Il s’agit d’une synthèse de l’offre actuelle en la matière vue sous 4 angles : les technologies, les stratégies, les risques et l’exploitation. Ce sommaire vise à nourrir notre réflexion sur une question centrale posée dans l’introduction du dossier, à savoir : comment réduire les risques liés à la  multiplication des services ? Ces risques sont au moins de trois natures : d’abord, un usage abusif des données concernant les occupants d’un bâtiment ; ensuite, les problèmes liés à la pérennité et à la fiabilité d’objets en nombre croissant ; enfin, la profusion d’ondes diffusées par des systèmes sans fil.

La construction et la réhabilitation des bâtiments inscrites dans le développement durable doivent à minima intégrer la maîtrise de ces risques. Mais cela suppose que les acteurs ont ou devront observer de manière distanciée l’offre industrielle foisonnante, florissante, donc envahissante qui, déjà, modifie les comportements des usagers de façon troublante.

2/ Retour sur soi comme sujet normé

Pardonnez-moi ce sous-titre un peu pédant qui tente de résumer un article sur le « quantified self », la mesure de soi (2). Ce mouvement né en Californie en 2007 dans le monde du fitness consiste d’abord à se contrôler en permanence via des objets connectés embarqués sur soi, - montre, vêtements, casque, ... - aptes à mesurer ou à chiffrer en continu les calories brûlées ou absorbées, la tension artérielle, le taux de glucose dans le sang, différents cycles (sommeil, menstruels), voire les ébats sexuels ... Pourquoi pas ?

Certaines de ces informations peuvent être très utiles pour des individus souffrant de certaines pathologies nécessitant une surveillance permanente (diabète, problèmes cardiaques, …). Mais ce mouvement vise d’abord à remplir un contrat avec soi-même selon une démarche ludique : désir de gagner (maigrir, arrêter de fumer, augmenter ses performances, etc ...) et de communiquer via Facebook, Tweeter.

Les adeptes dépassent le stade de l’addiction pour atteindre celui de l’usage compulsif pour se rassurer à tout moment. Les psychologues observent que ce mécanisme intrusif à vouloir reprendre le pouvoir sur soi, à se fixer des objectifs de performance sur des détails et à en rendre compte aux autres par les réseaux sociaux pousse à l’obsession de la norme ... et augmente le stress !

Ceci ne concerne pas qu’une partie marginale de la population. Il faut rappeler que 23% des français ont déjà au moins un objet connecté dont les 2/3 sont liés au fitness. Aux Etats-Unis, le chiffre atteint déjà 50%. Et même si 52% des français sont sceptiques sur ces objets (enquête IFOP/Harris Interactive – 06/2014), les projections pour 2020 annoncent quand même que chaque foyer pourrait posséder en moyenne 30 objets connectés.

3/ Toujours plus !

Si l’inflation ne se résumait qu’au nombre d’objets qui nous entourent et aux risques encourus déjà cités, tout tiendrait dans une sphère où le bien-être actuel et futur appliqué à tous les habitants de la planète se résumerait à des rapports de force entre des intérêts contradictoires : les multinationales et leur offres tentaculaires face aux individus/consommateurs souhaitant préserver leur libre arbitre.

Il faut pourtant encore élargir le champ de nos réflexions vers … l’éthique.

Dans une tribune intitulée « l’humain « augmenté » ad vitam aeternam », le philosophe Jean-Michel Besnier (3) nous interpelle sur ce que le progrès peut offrir pour doter les hommes d’atouts et de qualités dépassant ceux donnés par la nature. Il rappelle que la médecine a évolué, passant du soin à la réparation, de l’absence de maladie à l’obtention du bien-être, de la prévention et de l’explication à la réponse statistique. C’est le triomphe d’une conception mécaniste de l’individu considéré comme un ensemble de « pièces » pouvant être réparées, voire remplacées.

Cette technologisation de la médecine est pour l’instant réservée à certains malades …. et au militaires. Mais selon lui, une transgression s’opère : cette tendance à la fois réelle et forte pousse certains à rêver au surhomme, au « post-homme ». Il ne s’agit plus d’accéder au confort, à la santé, au bonheur, mais se donner des pouvoirs surnaturels : voir la nuit, mémoriser et calculer sans limite, porter des charges inouïes, courir comme un cheval, devenir immortel ou, au moins, vivre très longtemps. Google en parle, investit et travaille sur ce dernier sujet …. Equiper d’exosquelette, modifier par des implants cérébraux, bourrer de psychostimulants, voire intervenir sur le génome (travaux actuels à l’université Sun Yat Sen à Canton, en Chine), voilà quelques voies technologiques concrètes pour accéder à ces superpouvoirs.

Pour conclure cette tribune, J.M Besnier oppose l’«augmentation » à l’amélioration en écrivant : « … D’un côté, les technologies appliquées à l’humain …. mises au service d’une société du « toujours plus », de la longévité sans autre finalité qu’elle-même, de la compétition et de la concurrence. De l’autre, la résolution de ne pas borner la vie à la seule survie, l’existence à l’instinct de conservation, et celle d’inscrire l’inventivité technique dans l’espace d’une humanisation tournée vers la dimension symbolique et culturelle qui traduit depuis toujours le privilège des humains sur les animaux et les dieux ».

Très séduisante conclusion que je résumerais maladroitement par « toujours mieux opposé à toujours plus »

4/ Viser le « toujours mieux »

Comment accepter positivement les évolutions techniques qui, même si on souhaitait les rejeter, s’imposeront.

Cette question est posée dans les réflexions sur les bâtiments et les villes durables. Pourquoi ne pas accepter le « smart » tout azimut si cela privilégie nos libres choix, contribue à améliorer la quotidien, préserve la planète ? C’est aux individus de réagir et d’infléchir le progrès dans ce sens. Comment s’articule cette incantation et nos sujets de prédilection, l’énergie et le confort dans le bâtiment et la ville ?

Les concepts, les expérimentations, les retours terrains sur des projets construits montrent à l’évidence que ce questionnement a déjà eu lieu et qu’il faut l’amplifier. Un exemple probant : l’avènement du Bepos a posé inéluctablement la question de la mutualisation, de l’individu au collectif, de la parcelle à la ville.

Une tendance se fait jour à travers des projets en construction qui seront livrés en 2017 avec des espaces et des moyens de partage (4) : immeuble de bureaux en ilot ou « coworking » pour faire franglais (Ile de Nantes – Unik/Realites/Vinci Immobilier/ Bremond, Paris 19ème – Nexity), conciergerie + séchoir + terrasse collective, rien de nouveau mais un réel renouveau (Paris 17ème- Ogic), salle polyvalente, laverie, chambres d’hôtes , terrasse pour agriculture urbaine (Ile Saint-Denis – Bremond), parkings mutualisés pour résidents et actifs avec gestion des places (réservations, disponibilités) par applications sur mobile = 30% de places en moins, économies sur le foncier et la construction.

Par ailleurs, des habitants aussi prennent les choses en main pour tendre vers ce toujours mieux. Ces actions citoyennes reproductibles sans technologie devraient inspirer les maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre pour que leurs projets induisent, facilitent et pérennisent ces actions. Une simple prise en charge des parties communes par les occupants peut engendrer des économies substantielles, améliorer le cadre de vie et renforcer la convivialité comme cet exemple en HLM cité dans un article du Monde paru cet été (5) et qui peut donner des (bonnes) idées ….

Bernard Sesolis
bernard.sesolis@gmail.com

    (1) « Dossier Bâtiment connecté » Cahiers Techniques du bâtiment n°343, Juin / Juillet 2015, pp. 37-55
    (2) « Des chiffres et des êtres », Le Monde, Marlène Duretz, 12 Septembre 2015
    (3) professeur de philosophie à Paris-Sorbonne, article du Monde, 2 Septembre 2015
    (4) « Logement neuf : la mode des espaces partagés », Le Monde, Laurence Boccara, 15 et 16 Mars 2015
    (5) « Les Platanes, résidence HLM et cité radieuse de Lyon », Le Monde, Isabelle Rey-Lefebvre, 8 Août 2015


Commentaires

Aucun commentaire actuellement, soyez le premier à participer !

LAISSER UN COMMENTAIRE

ABONNEZ-VOUS !
En validant ce formulaire, vous acceptez que les informations saisies soient transmises à l’entreprise concernée dans le strict respect de la réglementation RGPD sur les données personnelles. Pour connaitre et exercer vos droits, vous pouvez consulter notre politique de confidentialité
Reférencement gratuit

Référencez gratuitement votre société dans l'annuaire

Suggestions

L’Alliance HQE-GBC propose 19 indicateurs pour aider à la réalisation de quartiers durables

L’Alliance HQE-GBC propose 19 indicateurs pour aider à la réalisation de quartiers durables

19 indicateurs viennent d'être proposés par l'Alliance HQE-GBC pour faciliter la réalisation de quartiers durables. Découvrez-les !


Le logement, déterminant majeur de la santé

Le logement, déterminant majeur de la santé

Intéressons-nous aux facteurs environnementaux qui sont liés à notre santé : l’habitat compte particulièrement.


HQE pour tous : un outil numérique pédagogique

HQE pour tous : un outil numérique pédagogique

"HQE pour tous" c'est le nouvel outil pour rendre accessible la HQE : numérique, pédagogique et simple d'utilisation !


Rénover les quartiers : un projet ambitieux qui repose sur une démarche politique

Rénover les quartiers : un projet ambitieux qui repose sur une démarche politique

Intéressons-nous à la table ronde qui s'est tenue en Février dernier, organisée par Le CAH, Club de l’Amélioration de l’Habit sur la rénovation des quartiers.


Rex Résidentiel : démarche durable à Saint Tropez (83)

Rex Résidentiel : démarche durable à Saint Tropez (83)

Thermozyklus présente un retour d'expérience de démarche durable auquel la marque a contribué. En résidentiel à Saint-Tropez


Passer au gaz vert biopropane : mode d’emploi !

Passer au gaz vert biopropane : mode d’emploi !

Butagaz vous accompagne pour le passage au gaz vert biopropane. Découvrez le mode d'emploi pour réduire votre bilan carbone .


Transition écologique : la formation initiale se met-t-elle au vert ?

Transition écologique : la formation initiale se met-t-elle au vert ?

Intéressons-nous sur la sensibilisation et la formation des étudiants du supérieur aux grands enjeux de la transition écologique.


Accompagnateur dans la rénovation : pour une ingénierie du service

Accompagnateur dans la rénovation : pour une ingénierie du service

Découvrons dans cette chronique " l’Accompagnateur Rénov" instauré par Climat et résilience, loi entrée en vigueur au 1er Janvier 2022.


Le logement, un enjeu de société, bien au-delà du bâtiment

Le logement, un enjeu de société, bien au-delà du bâtiment

Prenons connaissance de l'étude ciblée du CREDOC sur l'aspect particulier de nos modes de vie.


Label Effinergie RE2020 : les exigences adossées à la RE2020 en résidentiel

Label Effinergie RE2020 : les exigences adossées à la RE2020 en résidentiel

Les exigences Effinergie adossées à la nouvelle RE2020 pour les projets résidentiels viennent d'être dévoilées !


SAVE THE DATE : EnerJ-meeting Lyon – 15 novembre 2022 - Palais de la Bourse

SAVE THE DATE : EnerJ-meeting Lyon – 15 novembre 2022 - Palais de la Bourse

EnerJ-meeting Lyon aura lieu le 15 novembre 2022 au Palais de la Bourse pour une édition sur le thème : « Construire et ré∙nover, objectif 0 carbone ».


Solutions de rénovation globale de maisons individuelles : les 11 projets de référence « Rénostandard »

Solutions de rénovation globale de maisons individuelles : les 11 projets de référence « Rénostandard »

11 projets de référence Rénostandard sous les lumières du programme PROFEEL et du CSTB : découvrez les solutions de rénovation globale de maisons individuelles


La ventilation double-flux thermodynamique : un COP jusqu'à 12, sans contamination possible

La ventilation double-flux thermodynamique : un COP jusqu'à 12, sans contamination possible

Le Covid continue et le décret tertiaire impose un fort objectif d'économies d'énergie : répondre à ces problématiques est-il encore possible ?


Comment bien concevoir une ventilation avec diffusion ?

Comment bien concevoir une ventilation avec diffusion ?

Elément fondamental de la QAI (qualité d'air intérieur), la ventilation se décline sous de nombreux systèmes. Parmi eux, la ventilation avec diffusion. Atlantic vous dit tout


RE2020 pour les bureaux et bâtiments scolaires, le décret 2022-305

RE2020 pour les bureaux et bâtiments scolaires, le décret 2022-305

Le nouveau décret relatif à la RE2020 2022-305 impacte les immeubles de bureaux et les bâtiments scolaires.