Covid + présidentielles + RE2020 : un agenda en plomb pour 2022 !

Par Bernard SESOLIS, expert Energie Environnement le 24 Janvier 2022


Quel menu pour cette nouvelle année ! Nous assistons à la victoire inéluctable d’Omicron contre … Delta et peut-être une sortie du tunnel « covidien », expérience dont il faudra vraiment tirer des leçons. Les échéances électorales arrivent au galop avec toutes sortes de promesses ou de stratégies. Celles concernant l’énergie ont pris un sacré virage depuis l’automne dernier. Et par ailleurs, lorsque les maîtres d’œuvre auront épongé tous les projets de construction pour lesquels beaucoup de maîtres d’ouvrage se sont empressés de déposer un PC avant le 1er Janvier 2022 (… c’est humain …), nous allons vraiment entrer dans l’application de la RE2020 avec ses bonnes et mauvaises surprises.

De quoi suralimenter cette humeur de Janvier.


La qualité de l’air intérieur (QAI) et le passage aux actes

La crise sanitaire rappelle que la QAI est primordiale pour, entre autres, réduire les risques de contamination. Elle rappelle également que notre pays n’excelle trop souvent que dans le discours. En voici un exemple douloureux :


qualité air


Un spécialiste m’a récemment glissé à l’oreille que ces obligations ne sont que très marginalement appliquées. Globalement, on ignore la loi ou bien, on s’assoie dessus, même si celle-ci a été élaborée pour protéger prioritairement les enfants.

L’exécutif actuel n’est pas pleinement responsable de cette situation alarmante. Il suffit d’observer le calendrier de ces obligations (1) (2). Cela dit, après 4 ans de pouvoir dont deux durant la crise sanitaire, une enveloppe misérable de 20 M€ a été allouée aux collectivités territoriales à la rentrée des classes 2021-22 pour l’achat de capteurs CO2 afin d’équiper les écoles.

A Besançon par exemple, 63 écoles et 122 établissements scolaires n’ont aucune nouvelle pour l’aide promise par le gouvernement pour l’achat de capteurs (50 € l’unité). La ville vient de se doter de quelques unités mobiles de mesures qui seront ponctuelles dans le temps et très partielles … c’est mieux que rien.

On veut bien sauver l’économie « quel qu’en soit le coût », mais la santé des générations montantes semble être un sujet secondaire. En France, 20% des écoles, 38% des collèges et 54% des lycées sont équipés « d’au moins un capteur de CO2 » (3). Sans commentaire.


Décarboner la consommation d’électricité, c’est d’abord moins de consommation

Sur le mix énergétique à venir pour produire de l’électricité, les décideurs publics ont choisi clairement cet automne. Seulement deux prétendants à l’Elysée préfèrent les énergies renouvelables (EnR) au nucléaire. Ce large et implicite consensus a conforté Emmanuel Macron quand il a donné le ton sur la stratégie bas carbone pour 2030 et après : un mix énergétique nucléaire + EnR.  Décarboner seulement grâce à la technique. Pas un mot sur la sobriété !

Que ce soit par Négawatt, RTE, l’Ademe ou l’AIE avec des méthodes différentes et « idéologiquement » assez marquées, tous les scénarii convergent : les gains en efficience ne suffiront pas. Il faut aussi réduire les besoins (4).

Comme le résume Claire Legros (5), dans un modèle de société fondé sur la croissance, la frugalité dérange. Au mieux, on l’assimile à l’efficacité : faire plus avec moins. Depuis le début de l’ère industrielle, les progrès technologiques sont sans limites pour satisfaire un nombre croissant de satisfactions matérielles. Au point que la sobriété ou la modération sont considérées comme des idées rétrogrades, signes de misère ou de retard.

Il faut citer Barbara Nicoloso, auteure d’un ouvrage sur la sobriété énergétique (6) : « la sobriété n’est ni l’ascèse, ni la privation, mais un rééquilibrage qui doit se construire démocratiquement et suppose d’inventer un autre imaginaire de liberté et d’émancipation ».

Nos décideurs sont plus technophiles que promoteurs de la frugalité. Ils laissent les décideurs économiques et financiers imposer ce qui les arrange, à savoir, maintenir un même mode de vie, voire une augmentation de la gabegie matérielle justifiée par des nouvelles technologies. Allons-y la fleur au fusil : tous dans une voiture électrique individuelle, tous équipés de la 5G ou la très prochaine 6G, voilà le futur qu’on veut nous imposer à tout prix. Il est d’ores et déjà annoncé que nos consommations électriques augmenteront de 30% d’ici 2050. Mais pour le bonheur de qui ? A ce schématique futur, il faut opposer à la fois des transformations technologiques et une modification de nos modes de vie. Et cette transition profonde doit se faire dans l’urgence, modifiant en conséquence le système productif, l’emploi, la formation. Bref, le social (7).

La transition ne peut plus se permettre d’être douce ou caricaturée par un tout-numérique soi-disant incontournable vecteur du progrès. Nous n’avons plus le temps. Un débat réellement démocratique est la condition sine qua non de l’acceptation de ces changements profonds. La question est d’abord politique. Qui va l’aborder de face ? Qui va reprendre l’idée de la Convention Citoyenne en discutant de la mise en application de ce qui aura été choisi, décidé, et donc finalement accepté ? Emmanuel Macron, initiateur de la Convention, a finalement fait son marché parmi les idées élaborées et a décidé unilatéralement selon ses propres schémas.


Décarboner la production d’électricité : nucléaire et/ou renouvelable ?

Poser la question ainsi dans le contexte français, c’est partir en vrille. En revanche, dans le contexte planétaire, cela a un sens. Seulement 10% de l’électricité mondiale est d’origine nucléaire, le reste étant partagé par le charbon + le gaz et marginalement le pétrole (64%) et les EnR - hydroélectricité (16%), éolien (5%), solaire (3%), biomasse (2%).

Comment sortir du charbon et du gaz ? L’équation n’a que peu de solutions pour décarboner l’électricité : les EnR et le nucléaire. La principale interrogation réside dans leur proportion respective. On entend de plus en plus l’idée qu’il ne faut pas opposer ces deux sources, mais au contraire, les rendre complémentaires. Presque plus personne ne doute qu’il faut prolonger la vie des centrales nucléaires existantes sans économiser sur la sûreté. Un nouvel engouement pour le nucléaire s’est exprimé à l’automne 2021 (8). En réalité, il s’est opéré un recentrage des activités nucléaires vers l’Asie. En Chine, 28 réacteurs sont en construction sur 59 dans le Monde ; 24 sur 102 sont en projet. Parallèlement, des centrales nucléaires arrivent en fin de vie. Finalement, la part du nucléaire stagne à 10%.

En Europe, la filière est hyper active et est persuadée qu’elle est la solution d’avenir en laissant aux EnR une part … minoritaire. Le lobbying a mis le turbo. Une circulaire européenne sur la « taxonomie verte » (31/12/2021) inclut le nucléaire et le gaz (!) dans les énergies aptes à être aidées par des flux financiers européens consacrés à des activités durables et à faibles émissions de gaz à effet de serre. A ce coup de pouce Bruxellois, il faut ajouter la petite musique sur le nucléaire new-look. D’abord les EPR et ce, malgré toutes les turpitudes de son développement chaotique - l’EPR de Flamanville prend encore du retard (9), celui de Finlande est en plan, même les EPR chinois commencent à présenter des problèmes - le développement en France du projet Nuward dédié à la construction de petits réacteurs nucléaires (SMR) dont un démonstrateur pourrait voir le jour en 2035, histoire de rattraper les russes, les chinois et les américains qui œuvrent dans ce sens pour exporter le nucléaire vers les pays en voie de développement. Une manière bien inélégante pour maintenir ces pays dans une dépendance économique durable alors que leurs gisements en EnR sont souvent considérables.

L’Agence de Sûreté Nucléaire (ASN), par la voie de son dirigeant, a très récemment déclaré qu’il est maintenant urgent de prendre des décisions dans les 3 ou 4 années qui viennent pour les décennies à venir. Démanteler une centrale nécessite un temps parfois très long : la centrale de Chinon arrêtée depuis 1973 n’est pas encore complètement démantelée. EDF annonce qu’il faudra en moyenne 15 ans par réacteur (10) et que le coût unitaire d’un démantèlement sera de l’ordre de 400 millions €. Mais pour parvenir à ce résultat « optimiste », faut-il encore s’organiser. Rappelons que, selon le Plan Pluriannuel pour l’Energie (2018), il va falloir fermer 12 des 56 tranches nucléaires en activité d’ici 2035. La filière s’organise sans enthousiasme car ce marché est peu attrayant économiquement (11).

Cette évocation des problèmes inhérents au nucléaire relativise les critiques sur l’éolien : l’esthétique, le bruit, le recyclage des pales, les blocs de béton. Elle met également en évidence la fuite en avant des électriciens vers un futur qu’ils ne maîtrisent pas. Comment en effet faire face simultanément au lancement des EPR, au carénage des centrales actuelles pour augmenter leurs durées de vie, à la mise en place de stockage définitif pour les déchets les plus radioactifs qui, pour l’instant, attendent dans des piscines. Selon l’ASN la filière d’une gestion sûre de ces déchets ne sera pas prête avant 15 à 20 ans (10). Et tout cela en finançant le projet Nuward avec un endettement colossal !!!

Il va falloir sortir sérieusement de la polémique sur les coûts et prendre rapidement des décisions politiques sur l’arbitrage EnR / nucléaire. Il faut espérer que les élections à venir seront l’occasion d’un véritable débat sur ces questions cruciales. Espoir naïf ?


La RE2020 débarque …

Les acteurs de la construction sont fébriles. Tout le monde ou presque va devoir revenir sur son métier tant l’introduction du carbone dans les nouvelles exigences réglementaires va modifier nos façons de construire.

Dans un premier temps (2022-2024), nous entrons dans une phase d’apprentissage, d’appropriation du sujet. La principale marche à franchir ne sera pas d’atteindre des performances bas-carbone, mais déjà d’effectuer des bilans carbone.

Quand les filières industrielles amplifieront la décarbonation de leurs produits et proposeront plus de FDES ou de PEP, et quand l’approche carbone aura modifié notre ADN, nous passerons dans un deuxième temps à une réelle décarbonation des projets.

Malgré mes regrets sur certains aspects de la RE2020 (non prise en compte des consommations électriques spécifiques comme dans le label BEPOS d’Effinergie ou dans le référentiel E+C-, non prise en compte des possibilités de mutualisation de la production électrique entre deux parcelles, approche « dynamique » des ACV bien inutile, …), je persiste à penser que ce nouveau cadre réglementaire, précurseur en Europe, voire dans le Monde, est une chance  pour tous les acteurs de la construction d’entrer dans une nouvelle ère qui modifiera lentement (nous sommes dans le bâtiment) mais en profondeur notre façon de penser, de programmer, de concevoir, de construire et d’exploiter les bâtiments.

Il est bien entendu trop tôt pour commenter l’application de la RE2020. Mais mon humeur restera vigilante sur cette question qui me tient à cœur.

Ah oui, au fait : meilleure année possible pour vous et vos proches !


 

  1. Décret 2012-14 du 05/01/2012 relatif à l'évaluation des moyens d'aération et à la mesure des polluants effectuées au titre de la surveillance de la qualité de l'air intérieur de certains ERP Modifiés par décret 2015-1000 du 17/08/2015 relatif aux modalités de surveillance de la qualité de l'air intérieur dans certains établissements recevant du public.Décret 2015-1926 du 30/12/2015 relatif à l’évaluation des moyens d’aération et à la mesure des polluants effectués au titre de la surveillance de la QAI dans les ERP
  2. Arrêté du 01/06/2016 relatif aux modalités de surveillance de la qualité de l'air intérieur dans certains établissements recevant du public - Arrêté du 01/06/2016 relatif aux modalités de présentation du rapport d'évaluation des moyens d'aération.
  3. « A l’école, ça fait un an qu’on réclame des capteurs de CO2 » - Libération - 4 Janvier 2022 - Margaux Menu
  4. « Neutralité carbone : tous les scénarios passent par la sobriété » - Le Monde -  17 Décembre 2021 - Perrine Mouterde
  5.  « Sobriété, histoire d’une notion » - Le Monde - 18 Novembre 2021 - Claire Legros
  6. « Petit traité de sobriété énergétique » - Barbara Nicoloso - Edition Charles Léopold Mayer 2021
  7. « Les risques sociaux de la transition énergétique, un défi pour l’Etat » - Le Monde - 12 et 13 Septembre 2021 - Audrey Tonnelier.
  8. « Le nouveau printemps du nucléaire » - Le Monde - 12 Octobre 2021 - Julie de la Brosse.
  9. « Nouveau retard pour l’EPR de Flamanville » - Le Monde - 13 Janvier 2022 - Adrien Pécout.
  10. « Relance du nucléaire : 8 questions pour un débat radioactif » - Le Monde - 19 Novembre 2021 - David Larousserie, Perrine Mouterde, Adrien Pécout.
  11. « Nucléaire : la filière du démantèlement reste à construire » - Le Monde - 8 Janvier 2022 - Adrien Pécout.

  


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