Retour sur l'effet rebond : par quels bouts traiter la question ?

20 Janvier 2014

Par Bernard Sesolis - Expert Energie Environnement -

La note n°320 (Février 2013) du Centre d’Analyse Stratégique (le CAS est un service lié à Matignon), « Comment limiter l’effet rebond des politiques d’efficacité énergétique dans les logements » (www.strategie.gouv.fr) avait fait l’objet de ma première « humeur » sur le site de Xpair et je m’étais promis d’y revenir tant ce sujet paraît complexe et important.

Rappelons préalablement ce qu’est l’effet « rebond » : la haute performance supposée d’un bâtiment augmente la tendance des occupants à être plus laxistes ou moins attentifs aux économies d’énergie « Puisque mon logement est très économe, je peux me lâcher  : chauffer à 23°C ou plus n’augmente que très peu la facture » ; « laver ma voiture à l’eau chaude, c’est presque gratuit grâce aux capteurs solaires ou au chauffe-eau thermodynamique … »

Le CAS citait les expérimentations en cours pour réduire cet effet : mettre en place des concours mobilisant collectivités territoriales et familles pour créer des dynamiques locales de jeux d’acteurs, fournir, via des systèmes de communication, des d’informations sur l’impact de différents comportements, donner les moyens pour acheter « performants » en informant sur le rapport coût/bénéfice.

Malgré l’intérêt de telles initiatives, mon humeur m’avait fait écrire que l’effet rebond ne se réduisait pas à une affaire de sociologues et de systèmes high-tech, et qu’une approche nécessairement systémique devait être abordée en amont par les maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre, entreprises et industriels.


En effet, plus un bâtiment est conçu performant, pensons ici aux bâtiments BEPOS, plus il faut que le comportement des usagers soit compatible, c'est-à-dire lucide et volontaire ; ou alors, plus il faut s’affranchir de ce comportement pour atteindre les objectifs visés quelle que soit l’attitude des occupants. Dans le premier cas, il s’agit du « civisme », de la responsabilisation. Dans le second cas, la conception et la technique est là pour rattraper les « erreurs » de l’usager.


Aucune de ces deux voies n’est isolément suffisante. Seule leur combinaison adaptée au bâtiment, au climat, … et aux types d’occupants permettra d’obtenir réellement les résultats escomptés.

Alors, par où commencer ?

D’abord, préciser les objectifs énergétiques

En 2014, il faut concevoir dans l’état d’esprit du label BEPOS-Effinergie+, c'est-à-dire, ne pas se contenter d’un bâtiment intrinsèquement performant sur les 5 postes de la RT 2012 (chauffage, froid, ECS, éclairage et auxiliaires), mais aussi offrir les possibilités de limiter les consommations électriques spécifiques. Rappelons que pour le logement BEPOS-Effinergie , les 5 postes RT représentent au maximum 40 kWhep/m².an alors que l’électroménager consomme en moyenne en France 70 kWhep/m².an (donnée Ademe). En outre, il faut se soucier des consommations d’énergie liées aux transports et, enfin, prendre en compte les énergies grises, conséquences des choix des matériaux de construction et des modes de mise en œuvre, de démolition et de recyclage en fin de vie.

Et sûrement, à terme, replacer le projet dans tout son environnement, physique, social, juridique, écologique. A cet égard, je vous invite à lire sur le site de Xpair, si ce n’est déjà fait, les « regards » de lynx visionnaire d’Alain Maugard sur la question du BEPOS et de la ville.

Ainsi, dans ce cadre ambitieux mais inéluctable, l’effet « rebond » concerne pratiquement tout !

Ensuite, écarter les évidences trompeuses

Pour inciter les consommateurs à baisser leurs consommations énergétiques, certains avancent qu’il suffirait d’augmenter le prix des énergies. L’effet portefeuille, ça marche ! Oui, mais d’après l’INSEE, déjà 3,8 millions de ménages en France métropolitaine sont en précarité énergétique, c'est-à-dire que leur taux d’effort énergétique est supérieur à 10% de leur revenu. Déjà 3,5 millions déclarent souffrir du froid dans leur logement. 621 000 ménages modestes subissent les deux formes de précarité.
Bref, une bien mauvaise idée qui pourrait à juste titre faire défiler une masse de citoyens dans la rue ...


D’autres estiment que le nerf de la guerre reste l’euro et que l’incitation financière représente le principal moteur pour qu’un usager incline à demeurer ou à devenir économe. Ils n’ont pas tort. Les expérimentations citées par le CAS, inscrites dans une perspective de recherche sociologique, s’appuient sur ce levier financier. Mais elles ont été conçues en n’introduisant que la voie ludique - concours, gadgets - censés symboliser le plaisir ou la pointe technique.
Les résultats de ces travaux seront sûrement très intéressants. Mais de là à fournir des réponses concrètes et généralisables à la question cruciale du comportent en adéquation avec la performance énergétique, il y a malheureusement beaucoup de marge.

Enfin, prendre le taureau par les deux oreilles et par la queue … en évitant les cornes

La première oreille concerne l’information à fournir à l’usager.
A la livraison d’un bâtiment neuf ou réhabilité, le premier devoir de la maîtrise d’ouvrage ou de la maîtrise d’œuvre est d’informer les occupants.


Cette information prend principalement deux formes :

  • Documents, fascicules, guides dont l’objectif est de rappeler des attitudes et gestes vertueux. Généralement bien fait, parfois visant l’exhaustivité, ces guides sont lisibles, compréhensibles, ... mais relativement mal appliqués. 
  • Interfaces de systèmes fournissant des données en permanence : consommations, dépenses, températures, dysfonctionnements, …

La première forme est d’une nécessité impérieuse mais largement insuffisante. Considérer que le travail est terminé après avoir fourni un guide et considérer qu’un comportement dispendieux n’incombe qu’à l’usager, c’est se déresponsabiliser en tant que professionnel du bâtiment.
Certains bailleurs sociaux l’ont bien compris Un guide, aussi bien rédigé soit-il, n’est qu’un départ. Ils sont allés plus loin en mettant en place un accompagnement local et continu des locataires, via des gardiens d’immeubles formés. Cette procédure a un coût. Mais elle génère une consolidation de la solvabilité de l’occupant garantissant probablement un retour financier suffisant.


La forme seconde consiste à offrir un tableau de bord pour pouvoir « conduire » le bâtiment. Les systèmes équipant les bâtiments tertiaires existent depuis plusieurs décennies. Il suffit que les informations soient lues et comprises par un professionnel formé pour cette fonction. Mais le constat sur le terrain est décevant. Combien de GTB ne fonctionne pas ou plus, ou bien fonctionne dans le vide, c'est-à-dire devant un siège vide ? La tendance de l’externalisation de ce service de gestion se renforce grâce aux moyens de télécommunication, particulièrement sur des parcs immobiliers et des gros tertiaires...

En logements ou en petits bâtiments d’activité, le gestionnaire est le locataire ou le propriétaire, personne par définition non professionnelle sur le sujet. Ce qui est affiché doit être compris immédiatement. Les industriels travaillent depuis des lustres sur l’ergonomie. Mais ici encore, il reste beaucoup à faire. Afficher des kWh, ce n’est pas suffisant. Afficher simplement des euros est le minimum pour que le système soit consulté. Les résultats des expérimentations citées par les CAS sur ce sujet pourraient être précieux.


Quant aux fonctions d’actions, elles feront l’objet d’un article ultérieur. Tout comme la deuxième oreille qui consiste à induire des comportements vertueux, « à l’insu du plein gré » de l’usager et comme la queue symbolisée par la question primordiale des automatismes ne nécessitant aucune intervention de l’usager.


En attendant cette oreille et cette queue, il est encore temps de vous souhaiter une année 2014 ludique et prolifique.

 

 

Bernard Sesolis
bernard.sesolis(at)gmail.com


Commentaires

  • René
    0
    03/02/2014

    Je rebondis en effet à vos propos pertinents.
    La note du CAS est effectivement riche de renseignements, j'ai lu en particulier un constat d'une étude américaine : la moitié de la consommation énergétique du logement dépend des caractéristiques techniques, l’autre moitié dépend des comportements de consommation.
    Savez vous si les résultats des cinq expérimentations citées sont maintenant publiés ?
    Merci pour la pertinence de vos observations, j'attends la suite.


  • ROBERT
    0
    28/01/2014

    Cette chronique est très bien écrite dans le fond comme dans la forme. L’effet rebond a une importance toute relative si on globalise les consommations (usages généraux électrique, locomotion, …).
    Ceci étant dit, je suis partisan d’un affichage symbolique (en euros) et comparatif (la comparaison est de ce monde), avec des zones rouges et vertes, avec des catégories un peu comme les catégories étiquette énergétique, …


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